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S’il est un apprentissage fondamental, c’est bien celui de la lecture, tant notre civilisation est fondée sur cette compétence. C’est la base de tout le reste, même des deux autres principaux apprentissages fondamentaux que sont l’écriture et le calcul.

Dans notre famille, le livre est un élément central. Les enfants ont toujours eu des livres à leur disposition. L’attrait leur est venu rapidement, non seulement parce qu’ils voyaient leurs parents régulièrement plongés dans des livres mais aussi du fait que, de façon assez naturelle, tous les enfants aiment ces objets si l’on sait les « nourrir » correctement.

Placer le livre dans l’environnement de l’enfant

Dès leur plus jeune âge, Cosme et Aliénor ont manipulé des livres : les livres de bain qu’on peut tremper allégrement dans la baignoire et qui comportent un simple gros dessin bien coloré par page, les livres en carton indéchirable, etc.

Mais nous les avons aussi toujours laissé regarder par-dessus notre épaule les livres que nous lisions et dont nous jugions qu’aucune image ne pourrait les gêner.

Enfin, tous nos livres sont accessibles à nos enfants, à l’exception de ceux que nous estimons justement inadaptés à leur âge ou leur sensibilité, comme certaines de mes bandes dessinées fantasy ou des ouvrages d’auteurs très tourmentés tels Howard Philips Lovecraft et Edgar Allan Poe, pour ne citer qu’eux.

Aider l’enfant à aller vers le haut

Mais faciliter l’accès à une bibliothèque fournie et très hétéroclite – dans laquelle se côtoient allégrement Esope, Tolkien, Proust, d'Ormesson et Chateaubriand – ne suffirait évidemment pas sans un accompagnement attentif de Cosme et Aliénor.

Laissez-moi vous rapporter une simple observation personnelle : un samedi, nous sacrifiions, comme beaucoup de familles malheureusement, à la traditionnelle corvée des courses hebdomadaires. Pour les enfants, c’est l’occasion d’aller avec moi au rayon des livres se plonger un moment dans une bande dessinée pendant que Delphine fait le tour du sacro-saint temple de la consommation, le plus rapidement possible s'entend.

Pendant ce temps, je fouille moi-même dans les rayons de livres et ai l’idée de me pencher en particulier sur ce que les grandes surfaces proposent à nos enfants et adolescents. Sans surprise, elles proposent la même chose qu’à notre génération, des ouvrages à la mode qui vivront peu de temps et que nos petits-enfants ne connaîtront certainement pas, mais aussi des indémodables : les classiques Jules Verne et Jack London ou le traditionnel Club des Cinq.

Mais en y regardant de plus près, on s’aperçoit assez rapidement que ces livres-ci sont maintenant comme certaines pâtisseries : c’est joli de l’extérieur mais, à l’intérieur, c’est particulièrement insipide.

En effet, j’aimerais que l’on m’explique pourquoi tous ces ouvrages de Jules Verne et Jack London sont en fait des versions résumées et réécrites, alors que ces auteurs ont longtemps été jugés particulièrement adaptés aux jeunes. Si quelqu’un peut m’éclairer sur l’intérêt de résumer ou simplifier un texte classique écrit justement à l’intention des adolescents, je suis intéressé.

Dans le même ordre d’idée, j’aimerais que l’on m’explique pourquoi les nouvelles éditions du Club des Cinq, équipe avec laquelle je frémissais étant enfant, sont écrites désormais en employant majoritairement le présent de l'indicatif, comme si nos enfants n’étaient plus intellectuellement capables de comprendre le passé simple, le passé composé, le futur ou l’imparfait.
Quant au passé antérieur, n’en parlons même pas ; il faudra bientôt aller sur les vide-greniers et trouver une vieille édition d’un Chateaubriand pour espérer s’y frotter, tant je redoute qu’on se mette bientôt à dénaturer aussi ces textes majeurs de notre histoire et de notre culture.

A noter que c’est d’ailleurs sur les vide-greniers que nous trouvons le plus de qualité en matière de livres pour nos enfants, et non pas dans les rayons des grands magasins ou même de certaines librairies.

Entretenir le plaisir de lire

Mais savoir lire très correctement et donner l’accès à des textes richement écrits ne suffit pas ; il faut aussi aider l’enfant à conserver le goût qu’il a naturellement pour la lecture.

En aparté, énonçons tout d’abord une évidence : nous, adultes, préférons en général faire quelque chose qui nous plaît à quelque chose qui nous déplaît. Par exemple, si je dois choisir entre une soirée avec un bon livre et un dîner au Ritz avec Vincent Peillon, je vais préférer passer ma soirée avec mon livre ; allez savoir pourquoi...

Pourquoi nos enfants seraient-ils faits autrement ? Pourquoi penser favoriser leur goût pour la lecture en leur proposant des livres qui ne les intéressent pas ?

Cosme et Aliénor aiment les Bandes Dessinées. Ils aiment Tintin, Astérix, Yakari, les Schtroumpfs, Oumpah-Pah et j’en passe. Ils peuvent y rester des heures, les connaissent par cœur et ne s’en lassent cependant pas. C’est leur lecture principale. Simplement parce qu’à leur âge, on aime les images et qu’un texte sans images pendant des pages, ça n’est pas jugé intéressant. Et donc, quand ils ne sont pas plongés dans une Bande Dessinée, c’est dans un livre d’images sur l’Histoire, le corps humain, les trains, les dinosaures ou tout autre sujet qui peut capter leur attention.

Voyant le plaisir qu’ils y prennent, nous avons comme réflexe de les alimenter encore de livres similaires et de les laisser piocher eux-mêmes des nouveautés dans les rayons des librairies de qualité.

Nous ne leur imposons jamais de lire ce qui ne les intéresse ou ne les attire pas, simplement parce que c’est selon nous le meilleur moyen de leur en ôter le goût.

C’est pourtant ce qui se passe dans bon nombre d’écoles et je me souviens encore avec horreur de ces personnes qui ont pu penser, à une époque, qu’il fallait me plonger directement dans Ray Bradbury, Franz Kafka et Eugène Ionesco, sans m’avoir fait apprécier auparavant Molière ou Jules Verne, pour m’aider à développer ce qui était au départ un intérêt naturel pour la lecture.

Savoir faire naître le goût de la découverte par des méthodes simples

Ainsi, afin de construire en eux un goût pour la découverte et qu’ils voient l’intérêt qu’il peut y avoir à faire l’effort d’une lecture inhabituelle, Delphine préfère une méthode simple et beaucoup plus douce : les moments de lecture partagée.

La lecture partagée est un moment magique pour tous. Et cette magie réside dans le lien entre deux mots : « lecture » et « partage ».

Assise avec eux, Delphine lit un texte et les enfants regardent par-dessus son épaule ou écoutent simplement, en faisant par exemple du coloriage ou toute autre activité manuelle. Par cette méthode, si l'enfant ne fait pas l’effort d’une lecture sans images, il en obtient néanmoins le plaisir.

De ce fait, plutôt que d’imposer l’effort consistant à aller vers une lecture non illustrée, nous faisons progressivement naître l’envie. Cette façon de faire s’avère particulièrement efficace : nous voyons Aliénor commencer, doucement mais sûrement, à ouvrir spontanément des livres en prose et à les lire réellement pour elle-même, la progression lente mais régulière de son marque-page nous confirmant chaque jour qu’elle suit son chemin. 

 

Pourquoi une telle attention à la lecture ?

La question qui peut enfin se poser est : pourquoi tenons-nous tant à développer chez nos enfants un goût prononcé pour cette activité ?

On peut penser que notre attention très soutenue à ce sujet est le fruit de notre propre intérêt, comme cela pourrait l’être pour d’autres domaines.

Mais nous considérons surtout que la lecture a ceci de fondamental qu’elle est la clé de la liberté individuelle.

La méthode globale pratiquée dans nos écoles depuis plusieurs décennies, par ses résultats désastreux qui ne peuvent plus être mis en doute, empêche beaucoup d’adultes d’avoir une lecture raisonnée et intelligente des textes qu’ils sont amenés à lire. La méthode globale, par son principe fondamental consistant à reconnaître l’image d’un mot et non pas le mot en lui-même, empêche l’individu de saisir les nuances des textes.

Pour s’en convaincre, il suffit d’un exemple simple : combien de personnes écrivent désormais « je ferais » alors qu’elles pensent « je ferai », employant donc un conditionnel au lieu d’un futur, et remplaçant de ce fait un engagement par une simple possibilité ? Certes, elles savent très bien ce qu’elles veulent exprimer.

Mais ces mêmes personnes, lorsqu’elles lisent un texte écrit par un autre, ne peuvent plus faire d’elles-mêmes et de façon immédiate la différence entre un conditionnel et un futur. Elles en deviennent, de ce fait, manipulables.

Et le fait que notre Directeur des Services de l’Education Nationale ait essayé de travestir l’année dernière un texte de loi pour me faire adhérer à ses propos démontre bien qu’il s’agit d’une dérive dont l’Education Nationale elle-même entend tirer des bénéfices.

L’intérêt d’un apprentissage très approfondi de la lecture est donc évident à nos yeux : c’est non seulement par la lecture que tous les autres apprentissages se construisent, mais c’est aussi par la lecture que s’obtient la liberté. Et s’il est bien une chose que nous souhaitons pour nos enfants, c’est qu’ils puissent construire leur liberté, cette liberté qui leur permettra de mener leur vie individuelle et collective, plutôt que la subir passivement, d’avoir les moyens intellectuels de défendre leurs valeurs s’ils le souhaitent, de ne pas être manipulables, en bref de contrôler le cours de leur vie.

Eric, papa des Herbes Folles

11 avril 2013

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