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S’il y a un sujet dont je m’étais promis de ne jamais parler, c’est bien de la sociabilité, simplement parce que je considère que ce n’est pas un sujet intéressant, tant la sociabilité est naturelle chez l’humain.

Mais voilà, au gré de mes pérégrinations sur le net, je me suis aperçu que rares sont les personnes qui considèrent comme moi que ce sujet est une simple petite blague. Beaucoup plus nombreuses sont celles qui redoutent la fameuse question : « et comment vous assurez-vous que vos enfants seront sociables ? ».

Au début, nous étions tentés de donner à nos interlocuteurs les réponses qu’ils voulaient simplement entendre. Le premier à les avoir entendues doit d’ailleurs être notre vénéré inspecteur.

Mais au fil des mois, nous avons fini par considérer que ces questions n’amenaient simplement pas de réponses, ou que si nous étions contraints de les faire, elles risquaient fort d’être nettoyées de tout faux-semblant et langue de bois.

Aujourd’hui, je vous propose donc de dévoiler ma réelle façon de voir ce sujet et de donner quelques éléments qui, espérons-le, vous aideront à le gérer avec sérénité.

Sociabilité ou socialisation ?

Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, rappelons brièvement la distinction entre sociabilité et socialisation.

La sociabilité est la capacité à avoir des relations avec les autres. Et beaucoup s’accordent à dire depuis longtemps que cette faculté est naturelle.

La socialisation, quant à elle, consiste à s’adapter à l’environnement social dans lequel nous sommes plongés. Il y a donc une notion de perte de son identité propre pour se fondre dans la masse. Si cela peut sembler être une chose envisageable dans notre France du début du 21ème siècle (encore que j’aurais deux ou trois choses à dire à ce sujet), il en est selon moi bien autrement dans certains états que je me dispenserai de nommer.

Je revendique donc clairement mon libre-choix, en fonction de l’environnement dans lequel je vis, à me socialiser ou non, ma désocialisation éventuelle ne m’empêchant cependant pas d’avoir des relations riches et construites avec nombre de personnes dont j’apprécie la compagnie, et donc d’exprimer malgré tout ma sociabilité naturelle dans un contexte que j'aurai choisi.

Pourquoi cette obsession de la sociabilité ?

Je pense utile de rappeler un détail qui ne cesse de me surprendre : lorsqu’une famille fait le choix de l’instruction à la maison, la première question systématiquement posée est celle de la sociabilité, arguant du fait que l’école permettrait justement d’avancer dans ce domaine.

Je me pose deux questions toutes simples : le rôle premier de l’école n’était-il pas plutôt, originellement, d’instruire nos enfants ? Et donc, comment se fait-il que l’on s’inquiète avant tout de la sociabilité de nos enfants plutôt que de notre capacité à les instruire ?

J’ai personnellement mon explication à cette obsession de la sociabilité : en 1989, l’Education Nationale a fait préciser que le rôle de l’école n’était plus d’instruire nos enfants mais de les éduquer et de les former. En effet, comme l’école commençait à faire l’unanimité sur son incapacité à instruire correctement nos enfants, il était bien pratique de décréter que ce n’était plus son rôle et que l’éducation, dont la sociabilité est évidemment une composante importante, devenait son objectif.

Du coup, comme elle n’instruit plus, il lui devient compliqué de nous reprocher à nous, parents, de le faire à sa place, bien que notre inspecteur ne se prive pas de nous le reprocher quand même, habitué qu'il semble être à ne douter de rien.

Le sujet de la sociabilité vient alors à point nommé pour tenter de nous intimider.

Mais pour illustrer un peu la crédibilité de l’Education Nationale dans ce domaine, je rappelle un épisode récent qui m’a pour le moins amusé : le 18 avril 2013, lors d’un débat très tendu sur la loi concernant le mariage pour tous, nos députés ont été à deux doigts d’en venir aux mains. Suite à cet événement malheureux, Claude Bartolone, Président de l'Assemblée Nationale, a lancé la phrase suivante : « Si nous qui votons la loi donnons l'impression de faire la justice nous-mêmes (...), il y a quelque chose qui ne fonctionne pas. Nous ne sommes pas dans une cour d'école. »

Cette intervention démontre, s’il en était besoin, qu’il est admis au plus haut niveau de l’Etat les deux principes suivants :

  • Les cours d’école sont des endroits dans lesquels les enfants se font justice eux-mêmes.
  • L’enfant qui a pris cette habitude à l’école doit ensuite apprendre à la perdre en entrant dans l’âge adulte.

Ainsi, en quelques mots, Claude Bartolone assène l’évidence : les cours d’école ne sont même pas le lieu d’un exercice de la sociabilité tel qu’il doit être pratiqué à l’âge adulte, autrement dit dans la vie à laquelle l’Education Nationale prétend préparer nos enfants.

Les enfants sont naturellement sociables

Le problème, c’est qu’à l’exception de cet article que vous lisez actuellement, Delphine et moi nous sommes toujours désintéressés du sujet de la sociabilité et refusons même d’en parler, ceci pour une raison simple, c’est que nous savons que nos enfants sont, comme tous les êtres humains, naturellement sociables.

Mais puisque le sujet semble soulever tant de questions, nous allons néanmoins donner quelques réponses aujourd'hui, sur la base de notre expérience personnelle.

L’observation simple de Cosme et Aliénor lorsqu’ils sont dans un groupe nous permet de constater qu’ils sont effectivement différents des autres enfants :

  • Ils sont absolument insensibles à la notion de classe d’âge. Cosme et Aliénor ont lié des relations avec des jeunes anglaises de 13 ans qui ne parlaient aucun mot de français, avec des bébés qui commençaient juste à marcher, et aussi avec des enfants de leur âge. Ils ont de plus des relations extrêmement intenses avec des adultes de tous âges sans que ces relations soient nécessairement basées sur la notion de hiérarchie adulte – enfant.
  • Cosme et Aliénor ne savent pas ce qu’est la tolérance ; ceci parce que la tolérance se base sur le principe de la différence. Tolérer qu’un enfant soit obèse, porte des lunettes, ait une peau d’une autre couleur ou ait des problèmes de diction est une attitude qui se fonde sur la reconnaissance préalable d’une différence.
    Or, Aliénor et Cosme construisent leur relation avec les autres sans tenir compte de ce type d’éléments.
    Eventuellement, si quelque chose les surprend, ils vont nous demander pourquoi tel enfant a une « particularité » qu’ils rencontrent pour la première fois, mais dans un souci de compréhension, pas dans le but de poser une étiquette sur une différence. Ils n’ont donc rien à « tolérer » puisqu’ils ne posent aucun jugement sur les éventuelles « particularités » de leurs interlocuteurs.
    A l’école, c’est exactement le contraire qui se passe et ce sont des professionnels de l’éducation qui le disent : si votre enfant porte des lunettes, est en sur-poids ou en sous-poids, bégaie ou zozotte, alors sa vie à l’école va être plus compliquée que celle des autres. Et si de plus votre enfant est de sexe féminin, cela va encore aggraver son problème.
  • Cosme et Aliénor n’ont jamais perdu leur sens inné de la coopération. Si un autre enfant, ou même un adulte, a un problème et qu’il semble en difficulté pour le résoudre, ils vont naturellement lui proposer leur aide.
    L’école nous expose ses grandes théories sur l’apprentissage de la collaboration et du travail en groupe, oubliant simplement que tous les bébés font cela spontanément et que c’est l’école elle-même, avec son obsession de la compétition, qui tue cette compétence pour tenter ensuite de la reconstruire, puis oser finalement s’en féliciter.
  • Enfin, si vous posez une question à Cosme et Aliénor, leur premier réflexe va être de tenter d’y répondre ou de vous dire sans honte qu’ils ne connaissent pas la réponse.
    Leurs petits camarades scolarisés en France, quant à eux, sont réputés pour faire partie des enfants qui détiennent le record mondial de la « peur de répondre ».
    Ainsi, pendant qu’Aliénor et Cosme réfléchissent à une question posée, des millions d’autres enfants, dans les classes des écoles françaises, baissent les yeux en espérant que l’attention de l’instituteur se portera sur l’un de leurs camarades plutôt que sur eux, tant ils redoutent les conséquences d’une mauvaise réponse de leur part.

Il s’ensuit que si l’on me dit que mes enfants sont différents des autres, je peux difficilement répondre par la négative. Mais en tant que parent, premier responsable avec Delphine de leur éducation, je sais que cela a des effets très positifs sur eux, qu’ils le vivent très bien, sans en tirer ni fierté ni honte, et j’observe également chaque jour que ce n’est nullement un obstacle dans leurs relations avec l’ensemble des personnes qu’ils rencontrent, qu’il s’agisse d’adultes ou d’autres enfants.

Le diktat de la sociabilité

Nos enfants sont donc sociables, mais une autre question vient se poser : doivent-ils alors accepter avec bonheur toutes les personnes qu’ils rencontrent ?

La question peut paraître surprenante mais je la pose en ces termes : quel est l’intérêt de vouloir à tout prix avoir des relations avec l’ensemble de son environnement humain ?

Delphine et moi sommes des personnes plutôt agréables à fréquenter. Pour autant, si certaines de nos anciennes connaissances passent par ici, elles vont probablement être d’un avis différent, pour la simple raison que cela n’a pas fonctionné entre nous à un moment donné. Notre réaction a alors été de mettre fin à une relation plutôt que de nous contraindre à la faire durer. Lorsque le courant ne passe pas, nous n’insistons pas et chacun s’en trouve mieux ensuite.

Pourtant, il semblerait que les enfants qui vont à l’école doivent absolument s’entendre avec tout le monde. Faute de quoi, ils sont rapidement taxés de difficultés relationnelles.

Si à l’école un enfant ne se sent pas bien avec certains autres enfants, voire avec certains adultes, il doit le supporter. On ne lui proposera aucune solution et on lui expliquera même que c’est bien normal car la vie est faite ainsi.

Je dois donc être un cas particulier puisque, lorsque j’ai vécu une situation de harcèlement au travail, j’ai mis personnellement en œuvre les moyens nécessaires pour la traiter en changeant d’entreprise. Il m’a été dit que je choisissais la fuite plutôt que l’affrontement, ce qui était vrai, mais il s’agissait néanmoins de la solution que j’avais choisie.

Les enfants, eux, n’ont pas le choix : ils doivent supporter. Leurs parents doivent espérer que leurs petites têtes blondes survivront à ces situations difficiles. Certains parents optent alors pour une solution plus facile : apprendre à leur enfant à écraser les autres pour lui éviter de se faire écraser lui-même.

Promouvoir l’apologie de la loi du plus fort, quel bel apprentissage de la vie que voilà !

Le refus de l’autorité

Un autre sujet est régulièrement opposé aux parents en matière de sociabilité : le refus de l’autorité.

Quitte à effrayer mon inspecteur et son chef, je revendique également mon refus de la soumission irréfléchie à l’autorité. Je ne me soumets ni ne m’oppose jamais par principe à l’autorité ; je la reconnais simplement lorsqu’elle est exercée avec compétence, honnêteté et bienveillance.

Et je conçois aisément que cela puisse effrayer mes deux interlocuteurs de l’Education Nationale puisqu’ils m’ont démontré, chacun à leur façon, qu’ils ne maîtrisaient aucune de ces trois composantes fondamentales de l’autorité.

Nos enfants sont éduqués dans le même sens. Ils reconnaissent naturellement l’autorité de bon nombre d’adultes qu’ils côtoient, simplement parce que ces adultes leur donnent confiance et qu’Aliénor et Cosme comprennent que cette autorité est exercée dans leur intérêt, avec bienveillance, pour les faire avancer dans leur construction personnelle. L’exercice de cette autorité ne leur plaît pas toujours, mais ils la comprennent néanmoins.

Toute forme injustifiée d’autorité est refusée par Cosme et Aliénor, et ils sont encouragés dans ce sens par leurs parents.

Cela fait partie de l’apprentissage de la vie et il est probable qu’ils obéissent plus tard à une autorité qu’ils estimeront juste, s’opposant avec intelligence et fermeté dans le cas contraire.

C’est bien cela qui effraie aujourd’hui l’Education Nationale, et surtout l’Etat : que des enfants acquièrent les moyens d’agir individuellement et collectivement, plutôt que d’apprendre à suivre le troupeau, et soient donc capables de s’opposer de façon raisonnée et construite aux abus de toutes sortes.

La compétence de l’Education Nationale en matière de sociabilité

Enfin, l’Education Nationale souhaitant se positionner en championne de la sociabilité, je ne peux passer sous silence une observation personnelle, issue non seulement de mes 8 années au service de cette institution mais également d’une enfance passée dans une famille où le corps professoral était largement représenté.

Que l’Education Nationale vienne nous donner des leçons en matière de sociabilité est tout de même une nouvelle preuve de son effronterie et de son absence totale de recul sur elle-même car je rappelle qu’elle est l’une des grandes championnes en matière de corporatisme.

A l’Education Nationale, vous partez en vacances avec vos collègues, vous faites vos activités extra-professionnelles avec vos collègues, vous déjeunez avec vos collègues le week-end car vous ne les avez pas assez vus durant la semaine, et je n’ai jamais rencontré un autre corps de métier dans lequel le taux de mariage entre collègues était aussi élevé.

L’Education Nationale nous explique malgré cela que son rôle est d’apprendre à nos enfants la mixité sociale, mixité sociale dont elle est la première à se dispenser.

Mais il est vrai qu’avec cette institution, nous n’en sommes plus à une incohérence ou absurdité près.

La « vraie vie »

Pour en terminer, il me semble indispensable d’évoquer le fameux apprentissage de la « vraie vie », cette vraie vie à laquelle nos enfants ne semblent pas préparés.

Cette « vraie vie », dans le discours de nombre d’opposants à l’instruction en famille, semble être une vie faite de brimades, de privations et de drames humains. J’en veux pour preuve cette rengaine entendue mille fois : « Comment vont-ils faire, tes enfants, quand ils vont sortir du monde des Bisounours et se retrouver dans la vraie vie ? ».

La réponse que j’ai envie de faire à cette question est celle-ci : « Peut-être vont-ils aider les autres à enfin refuser ce monde noir que tu me dépeins, pour essayer de construire ensemble ce monde plus humain dans lequel tu redoutes tant que je les enferme. »

N’en déplaise à beaucoup, nos enfants ne vivent pas dans le monde des Bisounours. Ils ne vivent pas non plus dans un monde où une joggeuse peut se faire violer le samedi matin parce qu’elle n’est pas passée au bon endroit et où un enfant peut être mis en pièces par une bombe sous les yeux de ses parents. Nos enfants vivent dans un monde où leurs parents les aiment, leur fixent des règles, leur apprennent à respecter l’autre mais aussi à se défendre, éventuellement par l’irrespect si nécessaire, non par goût de la contradiction mais simplement parce qu’il faut aussi savoir se servir exceptionnellement des propres armes de ses adversaires.
Nous apprenons à Aliénor et Cosme à vivre et à assumer leurs choix, nous ne leur apprenons pas à supporter les horreurs de la vie. Ils y seront confrontés le moment venu et rien ne sert de les y préparer à leur âge car, de toutes les façons, personne ne peut être préparé à cela. Nous leur apprenons la prudence, mais n’estimons pas nécessaire de les confronter au pire durant leur plus tendre enfance.

Sociables et heureux

Aliénor et Cosme sont donc des enfants sociables et il s’agit là de l’un des rares sujets sur lesquels nous n’avons jamais travaillé avec eux.

Ils sont sociables comme tous les enfants le sont à leur naissance. En observant leur attitude avec d’autres enfants ou adultes, nous sommes totalement rassurés sur leur capacité à tisser des liens et avoir une relation saine avec autrui, relation dans laquelle ils ne se laissent pas dominer mais ne cherchent pas non plus à être les plus forts.

Tous les jours, mes enfants me prouvent que la sociabilité est simplement un sujet dont se justifier n’apporte rien, tant il ne nécessite aucun effort d’éducation. Il suffit de laisser faire les choses, sans combattre l’inné.

Eric, le papa des Herbes Folles

21 avril 2013

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