Si vous nous suivez depuis quelque temps maintenant, vous savez que la musique est une seconde nature pour moi. Il n’est donc pas surprenant, du fait de la faculté des enfants à s'imprégner du milieu dans lequel ils vivent, que Cosme et Aliénor soient particulièrement sensibles à cet art.

Je vous avais parlé en détails, en janvier dernier, de notre conception de l’éveil à la musique, en passant néanmoins rapidement sur un sujet tout aussi important : les méthodes employées classiquement pour apprendre à nos enfants non seulement à l'écouter mais aussi à la pratiquer.

Depuis, au gré de mes pérégrinations sur les blogs parlant d’instruction en famille, je constate que le sujet de la pratique d’un instrument de musique est une préoccupation assez courante des familles et qu’elles sont souvent dans l’embarras lorsqu’il s’agit d’aider un enfant à se plonger dans cette discipline, surtout évidemment lorsque les parents n’ont eux-mêmes aucune expérience dans ce domaine.

L’idée d’en parler faisait son chemin mais c’est aujourd'hui à la demande de nos amis du site l’école à la maison que je vous livre en détail ma propre perception de l’enseignement d’un instrument de musique. Cette perception personnelle vous apportera, je l’espère, des éléments de réponse que vous saurez ensuite adapter à votre propre philosophie de vie et à vos choix pédagogiques.

La force de l’expérience

Lorsque l’on souhaite instruire ses enfants, beaucoup s’accordent à penser que la première condition est d’avoir soi-même un niveau d’instruction très élevé, faute de quoi nous ne serions pas en mesure d’offrir à nos enfants une réelle instruction de qualité. Ce raisonnement simpliste s’appuie sur un postulat typiquement bureaucratique selon lequel on ne peut apprendre à nos enfants autre chose que ce que l’on connaît soi-même. En suivant cette démarche, on omet simplement de prendre en compte certaines composantes essentielles de l’instruction, à savoir la capacité de l’adulte à transmettre son expérience et continuer à grandir avec son enfant, la curiosité innée de tout enfant, son aisance à apprendre seul si on lui donne les outils nécessaires et enfin l’enthousiasme naturel que celui-ci peut montrer à la pratique d’une activité qui le séduit.

Il s'ensuit que si asseoir son enfant à une table pour lui transmettre de façon magistrale des connaissances que l'on maîtrise parfaitement peut être une méthode, elle est cependant loin d'être la seule, certaines méthodes plus douces pouvant se révéler d'une efficacité redoutable. 

Dans le domaine musical en particulier, je fais partie de ces personnes qui militent sans réserve pour un enseignement basé entièrement sur l'expérimentation, l'échange et le plaisir. Et ceci pour la simple raison que le premier objectif du musicien est à mon sens d'échanger, se faire plaisir et tenter de nouvelles expériences, non d'aller sur scène interpréter une symphonie ou un blues comme d'autres iraient au bureau le matin vendre des contrats d'assurance.

L’enseignement académique

Nous sommes nombreux à avoir en tête l’image très austère des conservatoires, lieux souvent élitistes dans lesquels l’enseignement de la pratique musicale serait soumis à des règles extrêmement strictes, basées sur une intellectualisation à outrance de la musique, et dont l’objectif serait systématiquement de "produire" de futurs musiciens professionnels.

Je peux témoigner personnellement que cette image est assez proche de la réalité, même si des progrès ont été effectués ces dernières années. Pour développer un peu mon sentiment sur ces méthodes, je vais me permettre si vous le voulez bien de vous parler de mon expérience personnelle et d’en faire ressortir les réussites et les échecs. Ceci vous permettra en outre de comprendre les motivations qui m'amènent aujourd'hui à repenser totalement l'instruction musicale de mes enfants et à avoir des exigences extrêmement importantes dans ce domaine vis-à-vis des professionnels de cette discipline.

Lorsque j'ai eu 5 ans, il a été décidé que je perpétuerais en ma qualité d’aîné la tradition familiale des violonistes. Le choix ne m’a pas été permis. Au bout de huit années de violon, l’échec semblant flagrant, il m’a été permis de changer d’instrument : il a alors été décidé que je me mettrais à la flûte traversière. Si ce n’était toujours pas mon choix, il semble qu’il s’agissait néanmoins d’une bonne idée dans le sens où cette seconde activité a été pour moi une réussite. J'ai même envisagé un temps d'en faire mon métier.

Mais qu’entend-on par réussite exactement ?

Dans mon cas, la réussite a consisté à m’apprendre à lire couramment les 7 clés musicales, être capable d’interpréter des compositions demandant un niveau technique élevé, une vélocité toujours plus grande, une maîtrise rythmique totale, etc… je suis devenu capable de jouer à peu près tout ce que l'on me présentait mais, en ce qui concerne le développement d’une créativité personnelle, cela a été le grand désert.
Il en a résulté un musicien passionné et techniquement très sûr de lui mais incapable d’improviser et de s’exprimer musicalement.

On ne peut donc parler d’échec puisque je dois en particulier à mon éducation musicale la principale passion de ma vie. Ce qui me gêne plus est la méthode employée ; cette passion qui m’anime s’est construite dans la douleur alors qu’il aurait à l’évidence été possible d’atteindre le même objectif en s’appuyant sur mon plaisir, mes envies d’enfant et ma créativité.

Tirer les leçons des erreurs vécues

Où se situe l'erreur de l'enseignement académique ?

Pour comprendre où les méthodes des conservatoires sont discutables, prenons pour exemple l'apprentissage d'une autre discipline artistique : le dessin. Un enfant qui dessine n'a pas conscience des lois de la perspective, des effets de contraste des couleurs. Aucun adulte, à ma connaissance, ne lui interdit cependant de dessiner sous le prétexte qu'il devrait apprendre la théorie avant d'envisager la pratique. La théorie viendra en son temps si l'enfant veut aller plus loin et atteint des limites qu'il n'arrive plus à dépasser. De plus, très rares sont les adultes qui auront comme premier réflexe d'arrêter un enfant dans son élan pictural sous prétexte qu'il commet une erreur grossière.

En matière de musique, c'est exactement l'inverse qui se produit dans la plupart des cas : l'enfant doit commencer par apprendre le solfège avant d'avoir le droit de toucher l'instrument de musique ; rarement, et souvent par souci de consensus du fait des réticences des parents, un enseignant acceptera du bout des lèvres de commencer l'instrument simultanément au solfège.

De plus, j'ai toujours trouvé très surprenante cette habitude qu'ont certains musiciens d'intervenir, certes avec un fort sentiment de bienveillance, pour arrêter un enfant qui commet une erreur d'interprétation.
Cosme, lancé dans sa découverte de "Frère Jacques" au piano, commet systématiquement l'erreur d'oublier les dièses et les bémols que je lui ai pourtant appris à respecter. Mais Cosme aime les touches blanches, il n'aime pas les touches noires, c'est comme cela. Il ne joue pas exactement Frère Jacques, c'est indéniable, mais il éprouve un plaisir immense à jouer, il tente spontanément des expériences en jouant à deux mains et je sais déjà que son cheminement musical va l'amener à avoir envie d'entendre ce qu'on peut faire avec les fameuses touches noires qu'il redoute pour l'instant. Si ma première réaction d'adulte avait été de l'arrêter pour lui expliquer que ce qu'il jouait n'était pas correct, il est évident qu'il aurait perdu l'intérêt de la découverte, songerait à abandonner ce petit plaisir de jouer du piano ou se contenterait d'appliquer sans imagination ce que je lui dis de faire. Non seulement je lui ferais perdre le goût du piano mais je le contrarierais aussi dans l'acquisition de son autonomie.

L'enseignement académique de la musique souffre principalement de ces deux maux :

  • l'absence de confiance dans la capacité de l'enfant à progresser par l'expérimentation.
  • l'objectif d'excellence technique au détriment de l'excellence créative.

Nous savons tous que l'effet de cet enseignement est dramatique pour nombre d'enfants qui jetteront l'éponge relativement tôt, s'ils ne sont pas forcés à continuer par leurs parents. Ne ressortiront du conservatoire que des musiciens techniquement excellents mais peu formés à la créativité et à l'expression personnelle.

Se laisser guider par l'envie de l'enfant

Je ne reviendrai pas sur l'importance primordiale du goût de la musique comme première étape indispensable à son apprentissage ; j'en ai déjà parlé ici.

Un enfant qui n'aime pas la musique, qui n'y est pas sensible, ne pourra être qu'un technicien d'une part, et ne deviendra d'autre part compétent que contraint et forcé, n'y éprouvant justement aucun plaisir. La première chose importante à comprendre est donc de ne pas forcer son enfant à se lancer dans la pratique d'un instrument de musique.

L'instrument de musique doit être proposé, non pas imposé. Chez nous, la proposition a été faite sous forme d'une simple mise à disposition : nous avons un piano que nous laissons en "libre service" dans le salon. Au début, Aliénor et Cosme tapaient furieusement avec leurs petits poings et y éprouvaient un plaisir évident, plaisir auquel nous mettions gentiment fin de temps en temps, avouons-le, pour la sauvegarde de notre santé nerveuse. Puis, en grandissant et en voyant leur papa et leur maman jouer de temps en temps, ils se sont mis à nous demander de leur apprendre à jouer eux-mêmes certaines comptines. Enfin, de la simple application de ce que nous leur montrions, ils sont naturellement passés à l'étape de l'expérimentation.

Nous les avons donc inscrits en éveil musical et avons observé leurs premières réactions : devant l'enthousiasme évident qu'ils exprimaient à s'y rendre, nous avons décidé de prolonger l'expérience puis, lorsque Aliénor a atteint ses 7 ans, je lui ai demandé si elle souhaitait essayer de pratiquer un instrument de musique.
Sa réponse a été celle de bon nombre d'enfants : lequel ?
Je lui ai alors montré des vidéos afin qu'elle voit et écoute différents instruments, j'ai observé ses réactions pour l'aider à se décider puis lui ai enfin permis d'essayer les instruments qui semblaient la séduire (soit en contactant des enseignants, soit en utilisant mes instruments personnels). Ainsi, après avoir essayé le saxophone, la trompette, le piano et la guitare, son choix s'est porté sur la trompette.

Le choix de l'instrument

Le choix de l'instrument peut être un sujet délicat à gérer et il me paraît indispensable de ne pas le négliger. Cela est trop souvent oublié alors que les paramètres à considérer sont nombreux.

Ces paramètres les plus courants selon moi sont les suivants :

  • La place occupée par l'instrument

La problématique posée par un enfant qui a envie de commencer le violon est loin d'être la même que celle d'un enfant qui choisira la batterie, la contrebasse ou la harpe. Si le violon se range aisément après chaque utilisation, il en est tout autrement d'autres instruments qui poseront un réel problème d'organisation pour l'ensemble de la famille. Malheureusement les solutions, si elles existent, sont assez rares et toujours peu satisfaisantes car elles passent en général par l'artifice de l'électronique qui dénature le son et la sensation de toucher. Ainsi, une batterie électronique plutôt qu'une acoustique vous permettra de gagner en place (et de diminuer l'effet de nuisance sonore, voir plus loin) tandis qu'une guitare basse fretless ou même une contrebasse électrique, par leur absence de caisse de résonance, permettront également d'accéder au désir de votre enfant sans devoir "pousser les murs".

  • Le coût 

Disons-le clairement : un instrument de musique coûte cher et le montant des cours, sans être prohibitif comparativement à l'ensemble des services que l'on peut trouver dans tous les domaines, représente néanmoins un budget à ne pas négliger. J'aimerais pouvoir dire que les solutions sont nombreuses mais malheureusement, il me faut bien admettre que la musique fait partie de ces activités qui ne peuvent se satisfaire d'économies de bouts de chandelle.

La location d'un instrument a comme seul avantage de permettre aux parents de ne pas surinvestir dans un matériel qui risque d'être abandonné au bout de quelques mois ; si l'enfant montre un intérêt durable pour l'instrument, la question de l'achat doit alors se poser rapidement car la location est très onéreuse sur le long terme.
Le marché de l'occasion peut être abordé mais je n'y suis personnellement pas favorable, pour des raisons spirituelles essentiellement : mon avis sur la question est qu'un instrumentiste construit avec son instrument de musique une relation très particulière. Il n'est pas rare d'entendre un instrumentiste dire que "son instrument se fait à lui, et réciproquement" ou que "tout instrument de musique a une âme". Ces deux remarques militent à mon sens pour l'acquisition d'un instrument de musique neuf afin que l'enfant et l'instrument construisent une relation dispensée de toute vie antérieure de l'instrument. Mais j'admets qu'il s'agit ici d'une perception personnelle qui peut être soumise à de nombreuses objections ; chacun doit donc gérer ce point selon sa propre relation à la musique et à l'instrument de musique.
Quoiqu'il en soit, si vous choisissez de vous orienter vers le marché de l'occasion, deux solutions s'offriront alors à vous : faire de réelles économies ou obtenir pour un coût équivalent à du neuf un instrument d'occasion de meilleure qualité de fabrication.

  • La rareté

Si votre enfant opte pour le sousaphone, la cornemuse, le didjeridoo ou encore la harpe, il me semble important d'essayer de comprendre d'où peut venir ce choix car ces instruments, du fait de leur rareté, peuvent poser problème à l'enfant sur le moyen terme.

Lors d'une promenade à Poitiers, nous passons devant une harmonie fanfare en pleine représentation. Nous nous arrêtons évidemment et j'observe que Cosme est en admiration devant le sousaphone. Tout enfant de 6 ans tombe en admiration devant cet instrument pour des raisons toutes simples : c'est un très gros instrument, qui fait des sons très graves et qui a une forme extrêmement "rigolote". Cosme me lance un enthousiaste "je veux faire ça !!!". Loin de vouloir l'en dissuader, j'ai cependant été attentif au sérieux de cette demande du fait des implications qu'elle aurait sur nous : cela nous aurait posé un problème de place à la maison, de coût, de disponibilité de l'instrument (il me paraît peu probable de le trouver en location dans une ville de 60 000 habitants) et enfin, sauf à imposer à Cosme l'apprentissage du tuba pour sa similarité technique, la recherche d'un professeur aurait été difficile.
La rareté d'un instrument de musique me semble donc être un sujet relativement difficile à traiter lorsqu'il se présente car il faut arriver à faire comprendre à l'enfant les contraintes et difficultés pour l'ensemble de la famille, éléments qui se basent parfois sur des concepts que l'enfant ne maîtrise pas encore (notion financière, difficulté à s'intégrer dans un groupe ou un orchestre, etc...).
Dans une telle situation, je reste persuadé que seuls les parents, par la connaissance qu'ils ont de leur enfant, le dialogue et la relation qu'ils ont tissée avec lui sauront aboutir à une décision partagée qui aille dans le sens des désirs et des intérêts de l'enfant.

  • Le niveau de tolérance de la famille qui va devoir vivre avec un instrumentiste débutant

Vaste question enfin que celle-ci. Combien de fois ai-je entendu cette réflexion : "mon enfant veut faire de la batterie, cela va devenir invivable à la maison !" ?

Ne nous voilons pas la face sur ce sujet non plus : un enfant qui apprend la batterie à la maison, c'est nerveusement difficile pour toute la famille. Mais j'affirme qu'il en est de même d'un enfant qui débute le violon, le hautbois, la clarinette, la trompette et beaucoup d'autres encore, bien que ces instruments ne se situent pas dans le même registre en termes de niveau sonore.
Plutôt que de redouter cet aspect en se demandant si l'on doit sacrifier son confort au développement de l'enfant ou au contraire le frustrer, je préfère voir ici un excellent moyen de sensibiliser l'enfant au respect du calme dont a besoin autrui.

Un enfant qui est conscient que la musique peut gêner l'entourage est un futur adulte qui respectera la tranquillité de ses voisins, ne gérera pas sa relation à la musique de façon égoïste. Supporter le travail musical de son enfant en oubliant de se préserver soi-même n'est pas une solution, pas plus que ne l'est celle consistant à lui dire crûment "si tu veux faire de la musique, tu vas à l'autre bout de la maison ou tu attends que je sois dans le jardin". Il me semble beaucoup plus constructif de déterminer, avec l'enfant, les conditions dans lesquelles il pourra pratiquer (l'endroit et l'heure, par exemple), par une discussion centrée sur le "vivre ensemble" qui permettra d'amener l'enfant à se responsabiliser. 

Un apprentissage réussi : laisser l'enfant libre de ses choix et ne pas perdre de vue l'essence même de l'art musical

Revenons à Aliénor si vous le voulez bien : à l'issue d'une année durant laquelle elle a aimé découvrir la trompette, pratiquer sur des play-backs en y éprouvant manifestement du plaisir, elle nous a demandé de ne pas continuer l'année prochaine, ses centres d'intérêt se situant ailleurs.

Ai-je été déçu, tenté de la forcer, ou au contraire soulagé de ne plus entendre cet instrument à la maison ? Rien de tout cela et il me semble important de le préciser : je vois énormément de parents éprouver un sentiment d'échec personnel lorsque leur enfant leur demande d'arrêter une activité, plus particulièrement la musique. C'est selon moi une erreur : l'enfant qui veut arrêter la musique n'est simplement pas intéressé par ce domaine mais nombre d'adultes, regrettant de n'avoir pu se réaliser par cet art, projettent beaucoup d'espoirs dans la chance qu'ils ont l'impression de donner à leurs enfants.
Or, la seule chance qu'a eue Aliénor est celle de pouvoir approcher ce domaine. Le fait en lui-même de pratiquer la trompette n'a été ni une chance ni une souffrance ; il s'est simplement agi d'une étape dont elle tirera les enseignements sans pour autant avoir souhaité aller au bout de la démarche.

Quant à Cosme, le constat est encore plus rapide : à l'issue d'un an d'éveil musical, il admet s'être bien amusé mais n'est pas intéressé le moins du monde par l'apprentissage d'un instrument de musique. Il aime certes passer régulièrement de longues minutes au piano, mais cela suffit pour l'instant à son bonheur.

La bonne méthode est donc, selon moi, de laisser l'enfant choisir la façon dont il veut apprendre, en particulier en ne proposant des cours réguliers que lorsque c'est le moment, si et seulement si ce moment arrive. Le fait qu'aucun de nos enfants ne prenne des cours de musique l'année prochaine ne signifie pas qu'ils n'en prendront jamais plus, ni même qu'ils arrêtent toute activité musicale à titre personnel ; cela signifie simplement que ce n'est pas le moment pour eux de suivre un apprentissage construit comme ils en suivent dans d'autres domaines.

Mais lorsque ce moment de l'apprentissage se présente à l'enfant, la question à se poser est la suivante : comment vais-je lui permettre d'atteindre le but que se fixe chaque jour un musicien ?

La réponse devient évidente dès lors que l'on comprend que l'objectif d'un musicien n'est pas de faire des gammes ou d'avoir un son meilleur que ses collègues. Le but du musicien est de participer à des moments musicaux, en général collectifs, et d'offrir ces moments à un public. C'est en prenant conscience de cette évidence que l'on appréhende dans le même temps l'absurdité d'un enseignement basé quasi-exclusivement sur un travail rébarbatif dans une chambre d'enfant, sans perspective de beauté musicale ou de représentation ?

Qu'y-a-t-il en effet de plus ennuyeux que de monter et descendre des gammes seul dans une pièce fermée ? Comment un adulte peut-il penser un seul instant qu'un enfant, rentrant de l'école, peut avoir envie de passer ne serait-ce que 10 minutes à ce type d'occupation ? La musique est un art éminemment social qui, pour cette simple raison, doit être pratiqué en groupe ou avec le support d'un accompagnement enregistré. Il suffit, pour s'en convaincre, d'assister à un concert (peu importe le style musical pour lequel vous opterez) et de constater qu'une connexion s'établit entre les musiciens, mais aussi entre eux et leur public.

Cette notion de pratique en groupe doit donc être proposée à l'enfant dès que possible, sans pour autant l'imposer car certains enfants n'y trouvent qu'un stress plutôt qu'un plaisir. Dans ce dernier cas, proposer par exemple de jouer en s'accompagnant d'enregistrements sonores pourra peut-être séduire l'enfant, lui laissant ainsi le temps qu'il jugera nécessaire avant d'aller vers les autres pour une collaboration musicale.

Or, lorsque j'expose cet avis à des enseignants, il m'est systématiquement opposé que la pratique en groupe requiert un niveau technique minimum.

C'est selon moi faire preuve d'un grand manque d'imagination et de psychologie de l'enfant car il est évident que l'enfant tirera son plaisir du fait de jouer avec d'autres, non de la performance technique qu'il réalisera. Pour le démontrer, il me suffit de voir le plaisir d'Aliénor lorsqu'elle joue à la guitare des notes au hasard alors que je cale moi-même des accords judicieusement choisis et que, en laissant faire les choses, elle finit naturellement par comprendre ce qui se passe et essaie alors de construire des mélodies ou des rythmes. Elle n'a aucune technique à la guitare et joue donc uniquement des rythmes lents et simples, mais ses notes s'intègrent bien dans l'accompagnement que je construis moi-même. Et si vous n'êtes pas vous-mêmes musiciens, sachez qu'il existe quantité de play-backs qui permettront à votre enfant d'expérimenter lui aussi. Il sera certes seul, physiquement parlant, mais découvrira la musique directement par ce qu'elle a de plus réjouissant, non par ses aspects les plus rebutants.

L'apprentissage de la technique

Mes propos précédents ne signifient pas pour autant que la technique instrumentale ne doive pas être abordée et maîtrisée. L'enfant qui progresse dans la joie et qui développe une certaine créativité musicale va avoir besoin assez rapidement d'une certaine maîtrise technique lui permettant d'appliquer ses idées.

Si vous n'êtes pas vous-mêmes musicien ou si vous faites appel à un professeur, il va être nécessaire d'acquérir une méthode. Et si vous êtes musicien, il vous faudra néanmoins donner de la matière à votre enfant pour qu'il puisse progresser techniquement.

Sur ce point également, je m'interroge souvent sur ce postulat couramment admis qui voudrait que l'apprentissage de la technique se fasse sur la base d'exercices tous plus ennuyeux les uns que les autres. Car enfin, pouvez-vous me dire honnêtement ce qu'il y a de plus "anti-musical" qu'une gamme ? Depuis des décennies, nos charmantes petites têtes blondes qui veulent apprendre la musique entendent régulièrement une consigne ressemblant à celle-ci : "pour la semaine prochaine, tu me travailleras la gamme de ré majeur, attention aux deux dièses à la clef !!". Or, savez-vous que Jean-Sébastien Bach a écrit quantité de compositions sur la gamme de ré majeur, ne faisant en fait qu'agencer ces gammes avec un talent certain pour en faire des oeuvres autrement plus appréciables que de vulgaires exercices ? Et je peux bien l'avouer à mon professeur de flûte aujourd'hui : si j'ai progressé si bien durant mon adolescence, c'est surtout en refusant chez moi de faire les gammes qui m'étaient demandées et en préférant jouer pendant des heures des morceaux de Bach, Mozart, Cherubini et consorts, que je trouvais beaucoup plus excitants et qui me permettaient tout autant de progresser techniquement.

Vous, parents, devez retenir que la quantité phénoménale de compositions laissées par nos plus grands compositeurs suffit aisément à travailler la technique instrumentale et qu'elle a l'énorme avantage d'entretenir, et même accentuer, la motivation de l'enfant.

Aider l'enfant par des méthodes simples

On m'objectera que pour appliquer ces conseils, il faut avant tout être musicien soi-même, et c'est très certainement la vérité pour certains aspects. Mais, sans être capable de se substituer au professeur, tout parent peut devenir un bon répétiteur pour son enfant, simplement en appliquant des principes simples issus parfois d'autres pédagogies.

Je viens de citer l'intérêt de travailler sur de vraies compositions plutôt que sur des gammes et exercices rébarbatifs. Les professeurs de musique qui me lisent me diront, à raison, que je rends la tâche plus difficile en obligeant l'enfant à travailler simultanément sur des aspects mélodiques et rythmiques. Et je l'admets : nombre d'exercices musicaux sont construits pour traiter uniquement du rythme ou de la mélodie.

Je réponds que cela peut parfaitement être appliqué aux compositions classiques : j'ai dans ma jeunesse eu l'occasion de donner quelques cours de flûte traversière et j'appliquais un principe simple pour traiter les points de blocage technique de mes élèves. La méthode en question, qui m'avait été soufflée par un collègue, était terriblement efficace : il s'agissait de dire à un élève d'ignorer la mélodie ou le rythme d'un passage et de travailler uniquement l'autre aspect. Par exemple, si un passage particulier me pose une difficulté rythmique, je le travaille d'abord en jouant les notes régulièrement, à la vitesse normale du morceau, sans tenir compte des modulations de rythme. Cela me permet de maîtriser totalement, au bout d'un moment, les enchaînements mélodiques. Lorsque je maîtrise la mélodie et que je n'ai plus à me concentrer sur cet aspect, je la travaille en respectant alors les difficultés rythmiques. Il s'agit d'une méthode qui devrait simplement vous rappeler la pédagogie Montessori qui conseille de ne travailler qu'une difficulté à la fois.

Il se peut cependant que cette méthode ne convienne pas à tous les élèves et, dans ce cas, il convient de réfléchir à d'autres solutions plus adaptées. L'essentiel est bien ici de mettre l'accent sur le fait que la créativité en matière de pédagogie peut largement s'appliquer à l'enseignement de la musique, comme à toutes les autres disciplines.

Je pense donc que vous, parents non musiciens, êtes en mesure d'accompagner votre enfant dans son apprentissage musical, non par votre maîtrise instrumentale mais simplement par l'attention que vous portez aux apprentissages de votre enfant. Il suffit souvent d'écouter son enfant, de lui demander où il identifie lui-même la difficulté puis de réfléchir ensemble à des solutions, souvent simples mais très logiques, qui lui permettront de progresser. Cela aura de plus l'énorme avantage de donner à la musique la place d'une discipline totalement intégrée à votre démarche d'instruction en famille.

Accorder à la musique la place que l'enfant souhaite lui donner ; savoir recevoir ce qu'il nous offre

Enfin la musique, comme les autres disciplines artistiques et beaucoup d'activités manuelles, est systématiquement considérée comme une activité devant être pratiquée en "arrière-plan", lorsque le travail relatif aux matières jugées fondamentales (les mathématiques, le français, etc.) a été terminé. Pour beaucoup d'adultes, il s'agit d'une "gentille" occupation, une espèce de complément pour faire voir à l'enfant autre chose que l'école.

Or, l'enfant peut considérer au contraire que cette activité est primordiale pour lui. Il devient alors important que vous accordiez à sa progression toute l'attention qu'il attend ; en particulier, sa motivation passera par votre capacité à profiter avec plaisir de l'aboutissement de son travail, en assistant par exemple avec enthousiasme aux concerts auxquels il pourrait participer. Si votre enfant s'investit réellement dans cet art, ce qu'il vous offrira n'aura pas dans son esprit la même portée qu'une bonne note décrochée à un devoir de mathématiques.

En réussissant en mathématiques, un enfant éprouve en général la satisfaction de répondre positivement à une demande des adultes.

Mais par l'art, un enfant nous offre une part de lui-même. Ne manquons pas ce moment.

Eric, le papa des Herbes Folles

6 juillet 2013

Vous pouvez commenter cet article sur notre forum

Retrouvez aussi cet article et les commentaires de Cécile et Rémy sur leur site l'école à la maison.