Monsieur le Ministre,

Suite à la lecture de votre ouvrage Refondons l’école, dont je propose une analyse personnelle ici, je me permets aujourd’hui de lancer sur l’Internet une lettre à votre intention comme certains lancent une bouteille à la mer.

Laissez-moi tout d’abord me présenter si vous le voulez bien. Je m’appelle Eric Meynieux-Torlois et, à 47 ans, je suis moi-même un ancien écolier, comme nombre d’adultes. J’ai suivi les cours de français, de mathématiques, d’histoire, de biologie, de dessin… pendant de nombreuses années, assis quatre à cinq jours par semaine sur des bancs ou des chaises toujours plus inconfortables, demandant gentiment l’autorisation de parler, de poser une question, voire même de répondre, d’aller aux toilettes. J’étais un garçon bien élevé par des parents qui avaient décidé de confier l’instruction de leur enfant à l’école.

Devenu adulte, après un passage au sein de votre ministère en qualité de surveillant puis d’enseignant, suivi de quelques années de musique et d’une carrière d’informaticien, je suis maintenant chargé de communication.
Mes amis me disent que j’ai un beau parcours, bien qu’atypique. Si atypique qu’il soit, ce parcours n’en est pas moins le résultat de l’éducation orientée que vos prédécesseurs m’ont imposée : une orientation dans laquelle le choix a été effectué par vos personnels de l’Education Nationale qui ont décidé à ma place des compétences que je devrais acquérir.

A la lecture de votre ouvrage, j’ai enfin compris la raison de cet acharnement à décider pour les enfants : nos enfants ne sont pas réellement nos enfants ; ils sont les enfants de la République. Et donc, quoi de plus naturel que de les former aux besoins de la République ?

Savez-vous qu’en conséquence, parmi vos inspecteurs de l’Education Nationale, certains considèrent que nous ne faisons que « garder nos enfants » et non les éduquer ? Savez-vous que, parmi vos directeurs des services de l’Education Nationale, certains s’appuient sur une circulaire illégale rédigée par l’un de vos prédécesseurs - tentant par ce biais de légiférer en son nom, au mépris de la séparation des pouvoirs, fondement pourtant essentiel de la Démocratie - pour harceler des familles aimantes ?

Est-ce cela la République que vous défendez et à laquelle vous prétendez former nos enfants, monsieur le Ministre ?

Aujourd’hui votre discours m’effraie.

En mai 2012, lorsqu’il a fallu se rendre aux urnes, le choix a été difficile. Permettez-moi de ne pas divulguer ici la décision qui a été la mienne, sachez simplement qu’elle m’a semblé similaire à l’adage qui dit que, parfois, il faut savoir choisir entre la peste et le choléra.

Mes enfants ont aujourd’hui 9 et 7 ans et aucun n’est jamais allé à l’école car leurs parents ont estimé que votre école de la République est dans l’incapacité de leur permettre de se réaliser. Pis, votre école de la République a pour objectif, selon nous, d’aller contre l’éducation des parents si cette dernière ne vous semble pas cohérente avec les valeurs qui sont les vôtres. Or, vos valeurs ne sont pas celles de la République, elles ne sont que les vôtres. Pour paraphraser un ancien Président que vous reconnaîtrez aisément, « vous n’avez pas le monopole des valeurs, monsieur le Ministre ».

En tant que parent, j’ai moi-même des valeurs que je souhaite transmettre à mes enfants. Ces valeurs sont le respect d’autrui, l’écoute, la compréhension, la liberté de pensée, la réalisation de soi, le refus des extrémismes, etc. Ces valeurs sont des valeurs que vous défendez vous-même et qui nous rapprochent donc. Mais en tant que citoyen libre, j’ai également le choix, comme me le garantit la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, du genre d’éducation à donner à mes enfants.

C’est sur ce dernier point que votre livre et vos décisions récentes m’effraient.

Vous semblez penser qu’un seul modèle d’école devrait perdurer pour éduquer nos douze millions d’enfants scolarisés.

Comment vous, philosophe de formation, pouvez-vous penser un seul instant qu’une méthode unique d’éducation pourrait convenir à douze millions de personnalités différentes ?
Comment vous, homme politique se devant de posséder une bonne culture historique, pouvez-vous penser qu’un système politique quel qu’il soit peut s’installer de façon définitive alors que l’Histoire elle-même nous démontre le contraire ?
Comment enfin vous, père de plusieurs enfants, pouvez-vous imaginer que des millions de Français pourront se satisfaire d’une solution dont vous annoncez que les bénéfices n’en seront visibles que dans une quinzaine d’années ?
Imaginez-vous réellement que des millions de parents vont accepter de sacrifier l’instruction et l’avenir de leurs enfants pour vous laisser le temps de préparer un bel avenir à la génération suivante, dans l’hypothèse où vos idées donneraient les résultats escomptés ?

Je pense que vous n’êtes réellement pas sérieux alors que des solutions existent mais que vous refusez de les voir.

Ces solutions, certains parents dont nous faisons partie les mettent en œuvre depuis des années et sont, pour ce motif, considérés d’office comme suspects par vos fonctionnaires des services d’inspection de l’Education Nationale.
Suspects de quoi exactement ? De mauvais traitements à enfants, d’embrigadement, de désocialisation, d’enfermement - je vous rappelle que votre amie Ségolène Royal écrivait en 1999 que des milliers d’enfants « échappent » à l’école, ceci en disant long sur son opinion quant aux pédagogies alternatives dispensées par les parents eux-mêmes. Si je pensais sérieusement que vous lirez ce texte, je vous inviterais à passer une semaine en notre compagnie pour constater à quel point vous vous méprenez et à quel point les enfants instruits autrement qu’au sein de votre école sont tout simplement des enfants heureux.

Certains enfants sont heureux à l’école, je veux bien en convenir. Je n’ai personnellement jamais été malheureux à l’école, ni même heureux, cela a simplement été une expérience inutile dont je n’ai rien retiré, mon instruction s’étant faite ailleurs. Et vous êtes d’ailleurs conscient que l’instruction faite à l’école ne constitue qu’une faible part des apprentissages puisque vous avez lu comme moi le rapport de la mission parlementaire de Jean-Michel Fourgous qui rappelle, en page 175, l’étude de The Institute For Research On Learning : 90% des apprentissages sont issus de l’expérience, des activités, de la résolution de problèmes, de retours d’évaluations, de l’observation et du travail collaboratif alors que seulement 10% sont issus de la formation formelle. Je pense que vous ne pouvez défendre sérieusement l’idée selon laquelle un unique enseignant, ou même deux, pourrait gérer correctement les 90% d'apprentissages non formels d’une trentaine d’enfants dans une même classe. Votre méthode va à l’encontre de cette étude pourtant sérieuse et reconnue.

Aujourd’hui, vous proposez donc la mise en place d’un nouveau système en lequel je ne crois personnellement pas.

Parlons néanmoins de vos méthodes : vous venez de décréter que la semaine serait maintenant portée à 4 jours et demi. Vous souhaitez enseigner la morale laïque à nos enfants. Vous voulez les équiper de tablettes numériques. Et vous semblez ne pas tarir d’idées novatrices, à tel point que je me suis abonné au compte twitter de l’Education Nationale afin de ne pas perdre une seule des idées produites par votre cerveau fécond.

Ces méthodes sont-elles bonnes ou mauvaises, là n’est pas le propos car le débat serait trop long et certainement stérile. En revanche, ce qui est intéressant est leur inadéquation avec ma conception de l’éducation de mes enfants.

Je vais prendre deux exemples simples, si vous le permettez :

Le numérique

Qui, il y a seulement vingt ans, aurait imaginé l’apparition des tablettes numériques et les possibilités de ce nouvel outil ? Assurément peu d’entre nous. Pourtant, vous estimez que nos enfants seront handicapés dans leur vie d’adultes s’ils ne savent pas manipuler ces tablettes, alors que l’expérience récente de l’évolution technologique nous pousse objectivement à envisager le fait que ces outils pourraient être remplacés dans vingt ans par des outils que nous sommes incapables aujourd’hui d’imaginer.

Nous disposons chez nous de tablettes numériques. Nos enfants les utilisent régulièrement sous notre surveillance mais ce n’est pas cela l’important. Ce qui est important, c’est d’apprendre à nos enfants à s’adapter à l’évolution de la société, des technologies, des idées. Rien ne sert de leur apprendre à maîtriser le présent si nous ne leur apprenons pas à s’approprier d’eux-mêmes leur futur. Rien ne sert de former les enfants à un monde qui aura disparu lorsqu’ils seront devenus des adultes.

Votre obnubilation pour ces outils récents et peut-être éphémères est totalement contradictoire avec votre discours selon lequel vous préparez réellement l’école de demain. L’école de demain sera technologiquement différente de l’école d’aujourd’hui, de même que celle d’aujourd’hui l’est de celle d’hier.

La laïcité

Vous avez déclaré en novembre 2012 sur France 3 : "La laïcité, c'est très difficile pour nos enseignants aujourd'hui et je n'accepterai pas que, dans l'école, des enfants puissent refuser qu'on leur enseigne des théories scientifiques au nom et au prétexte d'engagements privés et religieux".

Si je vous lis bien, je ne peux donc refuser quelque enseignement que ce soit à mes enfants au nom de mes engagements. Je pense que vous serez conscient que vous êtes en totale opposition avec mon droit fondamental de parent à choisir l’éducation de mes enfants.

Votre position est très intéressante pour combattre les extrémismes mais elle est également dangereuse à plus d’un titre si vous la généralisez.

Permettez-moi de vous donner à nouveau deux exemples :

Lors de la visite d’une crèche en mars 2013, madame Najat Vallaud-Belkacem se félicite qu’en France, on commence à enseigner à nos petits garçons qu’ils peuvent changer des couches et à nos petites filles qu’elles peuvent jouer aux petits soldats. Il s’agit là des effets de la fameuse théorie du genre en vogue actuellement. Je vais me dispenser de donner mon avis sur cette théorie et aller directement à la question qui m’interpelle : si vous introduisez ce type de concept dans l’éducation de nos enfants, comment allez-vous rester en accord avec les parents tels que nous qui considérons effectivement que les petits garçons doivent savoir changer des couches mais que personne, ni garçon ni fille, ne doit apprendre à jouer à la guerre ?

Second exemple : en Allemagne, une maman a été récemment condamnée à 43 jours de prison car elle refusait que sa fille suive des cours d’éducation sexuelle. Nous sommes en France et, à la différence de l’Allemagne qui maintient encore de nos jours les lois sur l’obligation scolaire votées sous Adolf Hitler, l’école n’est pas obligatoire dans notre pays. Mais si mes enfants vont à l’école un jour, à leur demande, je me donnerai toujours la possibilité de les soustraire à un enseignement que je ne juge pas adéquat pour eux.
En particulier, l’éducation sexuelle est un sujet extrêmement sensible, nous en convenons tous. En ma qualité de parent, je pense non seulement être bien placé pour identifier le moment approprié et les besoins d’information de mes enfants dans ce domaine, mais également les méthodes à employer pour leur donner les connaissances nécessaires, dans le respect de leur sensibilité et de leur pudeur. Sachez donc que je refuserai systématiquement certains enseignements pour mes enfants si je ne les juge pas appropriés et qu’en cela, je ne respecterai pas vos lois mais vous demanderai alors de respecter la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.

Le pays qui se targue de défendre les Droits de l’Homme à l’échelle planétaire restera-t-il alors cohérent ? Le comportement de vos services de l’Inspection Académique des Deux-Sèvres à notre égard ces derniers mois m’amène à en douter.

Aujourd’hui j’ai donc peur pour notre jeunesse et pour la France de demain, monsieur le Ministre. Cette France que vous nous proposez dans votre ouvrage me rappelle par bien des aspects le meilleur des mondes d’Aldous Huxley. En 1958, dans son essai Retour au meilleur des mondes, celui-ci écrivait : « Toute civilisation qui, soit dans l’intérêt de l’efficacité, soit au nom de quelque dogme politique ou religieux, essaie de standardiser l’individu humain, commet un crime contre la nature biologique de l’homme ».

Ce crime, notre civilisation est sur le point de le commettre et il est important que de multiples individus, en autant de lanceurs d’alerte, se lèvent pour l’empêcher. Je n’ai pas la prétention de pouvoir à moi seul mener cette action mais je promets aujourd’hui de m’employer à y participer pleinement en utilisant les quelques compétences personnelles qui pourront y être utiles et en aidant le plus grand nombre possible de volontés à se mobiliser.

C’est par le biais de l’Internet, seul progrès qu’Aldous Huxley n’avait pas prédit, qu’une multitude de volontés et de compétences individuelles se mobilisera et vous empêchera d’asservir l’ensemble de notre jeunesse.

Eric Meynieux-Torlois, père de deux enfants déscolarisés, épanouis, instruits et heureux.

26 juillet 2013

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