J’ai lu récemment dans le nouvel observateur un article qui m’a personnellement horrifié par les perspectives qu’il impliquerait si les préconisations de son auteur étaient étudiées par notre Président de la République, directement sollicité pour une mise en application annoncée comme « courageuse ». Il s’agirait, tenez-vous bien, de mettre en place une formation à la parentalité. Bien que son auteur, Julien Billion, s’en défende, cela ouvrirait assurément la porte à un réel permis de devenir parent.

Je n’ai pas l’intention aujourd’hui de m’exprimer plus longuement sur cette idée que je juge personnellement digne de régimes totalitaires mais cela m’offre l’occasion d’évoquer un autre sujet : la difficulté qu’éprouvent de nombreux parents à s’occuper librement de leur bambin, d’autant plus lorsqu’il s’agit du premier né.

Le poids et l’expérience de notre propre éducation

Comme tous les adultes, nous avons nous-mêmes vécu une enfance sur laquelle nous portons un regard personnel. Que cette enfance ait été heureuse ou difficile, nous retenons des moments de bonheur mais avons également des reproches à faire à nos parents. Ces reproches sont-ils justifiés ou non, là n’est pas la question ; la vie est ainsi faite que nous espérons ne pas refaire les mêmes erreurs que nos parents et qu’en toute logique, nous en faisons d’autres. Le parent parfait n’existe pas, tout simplement parce que tous les enfants ont des personnalités différentes et qu'il nous faut juger de ce qui conviendra le mieux à chacun d’eux. L’adulte apprend à devenir parent en éduquant ses propres enfants.

Les conseilleurs ne sont pas les payeurs

Lorsque Aliénor est née, nous nous sommes retrouvés dans la situation de nombreux parents : heureux mais néanmoins désemparés.

Comme toutes les mamans, Delphine terminait de vivre une période de neuf mois qui, si elle était une expérience heureuse, n’en était pas moins éprouvante et fatigante. Et comme chaque maman qui revient à la maison avec son enfant dans ses bras, elle était évidemment épuisée.
De mon côté, en ma qualité de papa, j’essayais de trouver ma place auprès d’Aliénor et de celle qui n’était plus seulement une épouse, mais aussi une mère.
Vous qui me lisez et qui avez des enfants, je pense que vous comprenez parfaitement ce que nous vivions tous les deux : nous étions dans cette phase où nous essayions de commencer quelque chose en sachant parfaitement qu’il allait nous falloir apprendre par l’expérience.

Sont alors arrivés « à notre secours » les conseilleurs.

Vous les connaissez aussi, j’en suis certain : il s’agit de toutes ces personnes, amis, membres de votre famille et professionnels de l’enfance qui semblent, à la naissance de votre enfant, avoir reçu la mission de vous aider alors que vous ne leur avez personnellement rien demandé.

« il ne faut surtout pas qu’Aliénor dorme avec vous ! Cela va en faire une petite fille capricieuse. »
« si elle ne veut pas devenir propre, laisse-là toute une journée dans ses couches sales et je peux te dire qu’au bout d’un moment, elle comprendra ! »
« tu sais, une gifle n’a jamais fait de mal. Moi, j’en ai pris et je n’en suis pas mort ! »
Etc, etc…. Nous avons même eu droit à cet avis surprenant : « vous n’auriez pas dû l’appeler Aliénor. Avec un tel prénom, elle va devenir insupportable. »

Les conseils ne sont certes que des conseils et nous ne sommes pas obligés de les suivre.

Mais le problème est que, lorsque vous êtes le jeune parent d’un premier enfant, vous souhaitez le meilleur pour lui et êtes en position de doute par rapport aux choix que vous faites. Vous êtes fragilisés par cette situation inconnue. 
Les conseils qui vous sont donnés ont alors tendance à prendre le pas sur votre propre raisonnement, d’autant plus si votre éducation vous a asséné durant plusieurs années qu’autorité impliquait compétence.
Mais ceci est inexact : l’autorité, très souvent autoproclamée, n’est pas la compétence.
Toutes ces personnes, si elles le souhaitaient, pourraient plutôt utiliser leur propre expérience pour écouter les nouveaux parents, les observer et, à la manière d’un coach, leur permettre de cheminer sereinement. Aider des parents à discerner leurs propres solutions serait beaucoup plus constructif que de tenter d’imposer ses propres règles.

Encore aujourd’hui, trop nombreux sont ceux qui tentent de formater les parents à une éducation standard, au nom de principes martelés par des professionnels dont les avis et compétences sont pourtant destinés à évoluer et éventuellement être remis en cause dans quelques années.

Les enfants ne sont pas venus au monde pour subir les adultes

Quels effets a cette démarche qui implique que nous, parents, devions élever nos enfants en fonction de consignes données par d’autres ?

Prenons l’exemple d’Aliénor : lorsqu’elle avait trois semaines, je lui ai imposé de dormir seule dans sa chambre, malgré ses pleurs, car on me l’avait conseillé. Elle a effectivement fini par s’endormir, ce qui ne surprendra personne. Puis, au fil des soirées, elle a fini par se résigner et s’endormir toute seule dans sa chambre.
Avec le recul, je sais qu’il s’est agi d’une énorme faiblesse de ma part : c’était la première erreur que je faisais dans l’éducation de ma fille. Comme beaucoup d’enfants, Aliénor a mis un certain temps avant de « faire ses nuits ». Elle a exactement mis cinq ans et demi et mon entourage a été unanime pour m’expliquer que cela n’avait rien à voir avec le fait que nous l’avions forcée à dormir seule dès ses trois semaines.

Je veux bien l’admettre mais parlons alors de Cosme : Cosme a dormi dans notre lit, alternativement une nuit avec papa puis une nuit avec maman, durant un an. A l’inverse de sa grande sœur, nous observons que Cosme a toujours bien dormi.

Nous restons intimement persuadés que les problèmes de sommeil d’Aliénor durant ses cinq premières années sont liés à ces moments difficiles que je lui ai fait passer. Avons-nous tort ou raison, là n’est pas la question.
Ce qui est anormal est qu’en notre qualité de parents, nous ayons à nous reprocher d’avoir appliqué des principes qui n’étaient pas les nôtres mais bien les résultats de consignes dictées par autrui.

Lever son bouclier

Vous qui nous suivez, vous savez que nous ne comptons pas nous faire dicter par l’Education Nationale la façon dont nous devons instruire nos enfants. Mais en fait, cela n’est qu’un aspect d’une démarche beaucoup plus globale d’éducation d’Aliénor et Cosme ; il ne s’agit pas que d’instruction.

A une certaine période de notre vie de famille, Delphine et moi avons décidé de « lever notre bouclier ». Nous avons choisi cette métaphore du bouclier, utilisée également par une amie intime, pour illustrer une démarche de défense systématique contre ces personnes « toxiques » qui n’arrivent pas à comprendre que chacun est libre de vivre selon ses principes de vie, du moment qu’il n’empiète pas sur la vie d’autrui. 

Nous levons donc très régulièrement notre bouclier.

Lorsqu’un inspecteur nous explique qu’il s’inquiète de la socialisation de nos enfants car il est « intimement convaincu des bienfaits de l’apprentissage en collectivité », je lui explique que je n’ai personnellement aucune conviction, simplement des principes de vie et d’éducation que je compte bien appliquer malgré son avis, puis je lui cite Ray Bradbury qui disait : « La conviction est ce qui empêche d’avoir des idées nouvelles. »

Lorsqu’un ami, avec les meilleures intentions du monde, me dit que ma fille a trop de caractère et que nous allons avoir des ennuis à son adolescence, je lui réponds que la force de caractère est avant tout une qualité et que je ne vais pas casser la personnalité de ma fille pour vivre confortablement son adolescence. Il me semble plus sain de construire sur la durée une relation de respect entre elle et moi pour qu’elle ne confonde pas caractère fort et attitude despotique.

Enfin, Delphine et moi venons de reporter de plusieurs années un projet de déménagement en Bretagne car nous sentions que nos enfants n’y étaient pas prêts. Nombreux ont alors été ceux à s’outrer que nous reportions nos projets d’adultes pour épargner nos enfants, tant il semble communément admis que les enfants sont nés pour simplement subir jusqu’à leur majorité les choix de leurs parents.

Se construire une vie de famille que nous pourrons assumer plus tard

Pourquoi tout cela est-il si important ?

En premier lieu parce que je pense sincèrement qu’il faut maintenant que les parents acceptent de prendre en main l’éducation de leurs enfants lorsqu’ils s’en sentent les capacités. Et ces parents compétents sont évidemment majoritaires, malgré ce que l’article de Julien Billion voudrait nous faire penser.

Notre civilisation actuelle voudrait nous faire admettre que le bon sens et l’amour parental doivent s’effacer devant les principes édictés par des professionnels, sous le simple prétexte que le diplôme obtenu à l’issue de nombreuses années d’études serait prééminent sur l’apprentissage intuitif de la parentalité.

Je peux témoigner personnellement que le diplôme ne fait pas la compétence, ce serait beaucoup trop facile. Les connaissances théoriques acquises dans les amphithéâtres ou même lors de stages en situation ne valent que peu de choses tant qu’elles ne sont pas éprouvées par la réalité de la vie et la diversité des cas étudiés. En psychologie encore plus que dans d’autres domaines, il n’est pas possible d’appliquer à toute la population des principes standardisés. Et ce qui manque donc essentiellement à nos experts et théoriciens de l’éducation, c’est bien la prudence mais aussi la volonté de s’adapter à toute situation individuelle. Je préfère personnellement m’adresser à un autodidacte passionné plutôt qu’à un diplômé ayant choisi son métier pour des raisons alimentaires ou pour l’ascension sociale que cela lui a offert. 

Delphine et moi avons donc décidé de ne plus écouter sans discernement les conseils et avis soit-disant bienveillants que nous pourrions recevoir. Il ne s’agit pas de refuser de discuter et d’échanger, mais nous préférons nous laisser accompagner par des personnes qui connaissent notre philosophie d’éducation et qui, tout à fait naturellement, tissent avec nous une relation de partage dans laquelle chacun écoute l’autre, propose des choses, mais laisse finalement au parent d’un enfant le choix de ses principes éducatifs, sans porter aucun jugement.

Comme beaucoup de parents, Delphine et moi savons que nous commettons des erreurs. Nous savons que nos enfants nous en reprocheront certaines dans quelques années. Ceci fait partie de la vie de famille. Mais nous savons aussi que ces erreurs ne seront que les nôtres et qu’il sera beaucoup plus aisé d’expliquer à nos enfants que nous avons simplement été humains plutôt que de leur avouer qu’ils ont subi les erreurs imposées par un médecin, un enseignant ou tout autre adulte s’étant immiscé dans notre démarche éducative.

Eric, le papa des Herbes Folles

11 décembre 2013

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