L’année dernière, j’ai eu cette idée, farfelue je l’admets, de créer un prix récompensant l’inspecteur, ou l’inspectrice, le plus notoirement irrespectueux des familles pratiquant l’IEF.
La première édition de ce prix a vu la victoire de madame Yolande Martin, inspectrice de Charente-Maritime.

Cette inspectrice a coiffé tous ses concurrents au poteau en écrivant un rapport affligeant sur le niveau d’instruction de deux enfants alors que ceux-ci n’étaient déscolarisés que depuis un mois et demi. Mieux donc que le PISA, nous avons désormais au sein même de notre pays des inspecteurs qui n’hésitent plus à écrire noir sur blanc les ravages de leur propre institution sur le niveau d’instruction de nos enfants.

Si j'évoque aujourd'hui l'existence de ce prix, c’est parce que nous sommes actuellement en pleine organisation des contrôles d’IEF pour l’année 2013-2014. Les témoignages et demandes d’assistance que je reçois en nombre me démontrent si besoin était que cette année, les inspecteurs de notre beau pays semblent bien décidés à tout faire pour avoir les honneurs du prix inspecteur gadget 2014.

Ce que je reçois est en effet un modèle de créativité et d’idées saugrenues.

Je vous propose aujourd'hui un tour d’horizon de l’incompétence académique en matière d’instruction en famille, intégralement basé sur la lecture de courriers qui m'ont été transmis par les familles concernées.

La méthode négationniste.

Pour commencer, il y a les inspecteurs qui emploient la stratégie de la négation : l’instruction en famille n’existe pas.

Selon eux, ce que l’on nomme « instruction en famille » est simplement cette pratique qui consiste à reproduire à la maison exactement ce qui se passe dans les salles de classe. Toute autre méthode est interdite, il faut suivre les programmes de l’éducation nationale car il n’y a que cela qui est bon pour nos enfants.

Pour ces ayatollahs de l’éducation nationale, Maria Montessori n’a jamais existé, ni d’ailleurs Célestin Freinet, Ivan Illitch n’a jamais écrit « Une société sans école » et les cours par correspondance devraient être réservés aux enfants que les écoles n'arrivent pas à prendre en charge. Selon eux, la pratique de l'instruction en famille n’est que le terrain de jeu de complotistes nocifs qui pensent que le gouvernement veut embrigader nos enfants alors que sa seule intention est de les instruire et leur donner un bel avenir.

En conséquence, si l’instruction en famille n’existe pas, il suffit logiquement d’aller voir la famille, lui expliquer qu’elle doit suivre les programmes de l’éducation nationale, qu’elle devrait « prendre conscience que l’enseignement ne peut plus être donné au gré des envies de l’enfant », nier la liberté pédagogique des parents et affirmer, sans pouvoir le démontrer évidemment, qu’un enfant qui ne maîtrise pas le programme de 6ème à 11 ans n’arrivera jamais à maîtriser le socle commun des compétences 5 ans plus tard.

Enfin, ne pas oublier de nier toutes les compétences réelles de cet enfant puis proférer des menaces de signalement au Procureur de la République.

La méthode médico-psychiatrique

Mais il y a aussi la méthode qui consiste à supposer qu’un enfant qui ne va pas à l’école est en grand danger médical ou psychiatrique.

Rendez-vous bien compte : votre charmante petite tête blonde naît, fait tranquillement ses gros dodos durant quelques semaines, se développe correctement, commence à s’intéresser à son environnement, rit aux éclats, s’éveille à la vie, apprend à marcher. Vous le suivez amoureusement dans son développement personnel puis, à trois ans, vous omettez de l’inscrire à l’école.

Si j'en crois les psychologues de toutes confessions, un phénomène surprenant se produit alors : cette absence d’inscription dans un établissement scolaire a pour effet de stopper immédiatement son développement et de provoquer en lui des troubles psychologiques nécessitant l’attention soutenue du corps médical. C’est exactement, si l’on en croit l’organisation de certains contrôles, l’idée qui semble logiquement s’installer dans le cerveau de nos braves inspecteurs de l’éducation nationale.

Si vos enfants ne vont pas à l’école, l’inspecteur est dans l’obligation, du moins certains le croient-ils, de s’inquiéter de l’état psychologique de votre enfant. Il se fait assister d’un psychologue durant les contrôles, certain qu’il est de la légitimité de notre ancien ministre Luc Chatel à décider seul de cette possibilité, et se retrouve très désappointé lorsque des familles lui opposent le code de déontologie des psychologues, ainsi que je vous en ai parlé récemment.

A l'inverse, le corps médical est rassuré si vous inscrivez vos enfants à l'école (sauf si vous avez décidé de ne pas les faire vacciner, mais cela est un autre débat).

Il ne s’intéressera à votre enfant que s’il reçoit des signalements pour des motifs qui pourraient l'aider à vous mettre en faute :

  • votre enfant ne suit pas à l’école, il est probablement dyslexique et vous en êtes la cause. Vous avez mal géré quelque chose par le passé.
  • votre enfant a des bleus sur le corps, vous devez être un de ces parents maltraitants. Le fait que votre enfant se suspende aux meubles car il est plein de vie et se cogne régulièrement n’est pour rien dans tous ces bleus. La protection de l'enfance justifie qu'on privilégie la piste de la maltraitance plutôt que celle d'un enfant simplement sportif ou très énergique.

En revanche, si votre enfant s’ennuie en classe, c’est normal. Il faut en passer par là, cela fait partie de l’apprentissage de la vie mais en aucun cas les méthodes de l'école ne pourraient être remises en cause.

La méthode « tribunal de grande instance »

Très récemment, je viens également de prendre connaissance des méthodes d’une académie qui organise le contrôle en prévision d’un éventuel internement de l’ensemble de la famille dans un goulag.

Laissez-moi vous expliquer de quoi il est question.

La famille s’est vu signifier sa convocation à une « commission » - rien que le mot m’amuse - durant laquelle seront présents 1 principal de collège, 2 inspecteurs, 2 ou 3 enseignants, 1 infirmière, 1 assistante sociale, 1 conseiller d’orientation-psychologue et 1 conseiller principal d'éducation.

La maman s’en est offusquée et a répondu vertement en expliquant sa position sur l’organisation de ce contrôle et en exposant certaines exigences.
Cette maman a eu raison selon moi de répondre de cette façon mais je sais que ma réponse aurait été différente.

Personnellement, je n’aurais rien répondu et me serais rendu à ce contrôle accompagné de certains de mes amis : un pompier, un vétérinaire, un avocat, une mère au foyer, un agriculteur bio, une ostéopathe, un diplomate, un informaticien, une statisticienne, une chargée d’études en assurance. J’aurais alors expliqué qu’en matière d’instruction en famille ces amis me semblaient beaucoup plus compétents que les personnels invités par l’éducation nationale.
J’aurais ensuite laissé le choix au directeur de l’inspection académique : soit ses acolytes nous quittaient et mes amis rentraient chez eux, soit nous ferions le contrôle en compagnie de 20 personnes en tout.

A la lecture de l’histoire de cette maman, je ne désespère sincèrement pas que notre propre directeur nous propose ce type de contrôle, ce qui me donnera l’occasion de franchir une nouvelle étape dans la dérision.

La méthode « Télé-réalité à l’éducation nationale »

Enfin, il y a la méthode dont je vous parlais récemment en vidéo : réunir toutes les familles IEF du département le même jour pour les contrôler et voir comment ce petit monde vit l’expérience.

Dans mon métier, on appelle cela « la mutualisation ». C’est efficace quand on est tous d’accord mais c’est un peu plus dangereux quand on souhaite imposer ses opinions à ses interlocuteurs.
Mais ça, à l’éducation nationale, on ne l’envisage pas. On s’imagine que l’on va pouvoir soumettre ces familles et leur dicter une ligne de conduite commune car l’éducation nationale, après tout, a autorité sur les parents.

C’est sur ce point que ces personnes se trompent : l’éducation nationale est un service public de l’Etat. Et dans « service public », il y a le mot « service ». Donc, ces fonctionnaires de l’éducation nationale sont là pour nous rendre un service avec compétence, non pour nous faire la leçon.

Dans ces conditions, réunir 6 familles le même jour, leur permettre de faire connaissance et d’échanger sur leur avis quant à ces méthodes me paraît être une décision relevant d’une capacité de réflexion particulièrement limitée.

Mais ces fonctionnaires ne s’en arrêtent pas là : certains qu’ils sont de leur légitimité, ils se permettent d’imposer des tests aux enfants, de les faire pleurer, d’émettre des avis sur les méthodes pédagogiques des familles, de porter atteinte à leur vie privée en évoquant des choix de vie ou des détails d’ordre médical, puis enfin d’expliquer par écrit que les enfants ne bénéficient pas d’une instruction suffisante.

Pendant ce temps, dans les écoles

Je suis personnellement issu d’une famille d’enseignants et ai moi-même été enseignant.

Je voudrais donc, pour conclure, interpeller ces enseignants qui parcourent notre site : n’y-a-t-il rien ici qui vous choque particulièrement, vous qui officiez régulièrement dans les écoles ?

Je rappelle que vous réclamez à cors et à cris d’être suivis plus régulièrement par vos inspecteurs. Vous êtes en moyenne contrôlés tous les cinq ans seulement et, lorsque vous vous inquiétez légitimement pour un enfant, il vous faut alerter à plusieurs reprises avant que l’on se penche sérieusement sur sa situation. Et même lorsque cela arrive, les procédures sont si lourdes qu'une aide efficace n'est que rarement donnée à l'enfant. Je puis en témoigner si besoin.

A ceci le ministère de l’éducation nationale nous répond qu’il manque de moyens pour satisfaire les besoins de suivi et de conseils des enseignants, mais il a néanmoins la possibilité de déployer une équipe de 10 personnes pour faire rentrer dans le rang des parents qui n’ont fait que d’user de leur droit constitutionnel à assurer eux-mêmes l’instruction de leurs enfants.

Ce même ministère a également les moyens de convoquer une famille sur quatre demi-journées différentes pour effectuer un contrôle en plusieurs temps : une discussion avec les parents, des tests pour l’enfant, de nouveaux tests pour l’enfant puis enfin une restitution du contrôle.

Sachez-le, votre ministère n’a pas de temps pour vous, enseignants qui avez la charge de 12 millions d’enfants en France, mais il a en revanche temps et moyens pour organiser le suivi de 30 000 enfants français, en usant de méthodes relevant davantage du harcèlement et de l’intimidation que d’un service public d’enseignement ou d’éducation.

Quel intérêt pour les inspections académiques ?

La dernière interrogation intéressante à soulever est donc la suivante : quel intérêt un directeur d’une inspection académique peut-il avoir à harceler des familles plutôt qu’à faire tranquillement et consciencieusement son travail au sein de son administration ?

Si vous lisez la description du poste d’un directeur d’académie telle qu’elle est écrite sur le site de l’éducation nationale, vous constatez que son travail consiste à :

  • Représenter le recteur dans son département. 
  • Participer à la définition d'ensemble de la stratégie académique qui met en œuvre la politique éducative et pédagogique relative aux enseignements primaires et secondaires arrêtée par le ministre chargé de l'éducation.
  • Sous l'autorité du recteur, mettre en œuvre la stratégie académique organisant l'action éducatrice dans les écoles, les collèges, les lycées et les établissements d'éducation spéciale de leur département.

A la lecture de ce qui précède et des résultats du PISA, deux analyses sont possibles :

  • Soit les directeurs d’académie ne font pas le travail qui leur est demandé par leur ministère, en attestent les résultats déplorables du PISA.
  • Soit les directeurs d’académie font leur travail. Il en découle alors que la stratégie académique consiste spécifiquement à s’assurer que nos enfants ne sauront pas lire et écrire correctement, en attestent à nouveau les résultats déplorables du PISA.

Mais ce que l’on retient surtout est que, de toutes ces missions, aucune n’explique cet acharnement des directeurs d'académie contre les familles instruisant elles-mêmes leurs propres enfants.

L’explication se trouve très certainement ailleurs…

Mais où ?

Pourrait-on imaginer, par exemple, que ces directeurs obtiennent récompense après avoir harcelé des familles et les avoir envoyées en justice, sans succès ?

Cela serait étonnant, dans un état de droit comme la France.

Cela serait étonnant qu’après avoir relaxé une famille injustement accusée, l’Etat récompense ensuite l’auteur même de ces accusations.

N’est-ce pas ?

C’est pourtant ce que vient de faire la France en décernant, ce lundi 3 mars, la Légion d’honneur à un directeur académique ayant envoyé injustement une famille devant les tribunaux.

Le dossier de ce directeur sera examiné avec attention pour la session 2014 du prix inspecteur gadget, soyez-en certains. Lui qui semble apprécier les distinctions pourrait bien en obtenir une autre dès la fin de cette année.

Eric, le papa des Herbes Folles

6 mars 2014

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