Ce qu’il y a de traumatisant avec l’éducation nationale, c’est la constante qui tend à vous persuader que, quoi que vous puissiez envisager, cette institution est tellement persuadée de son impunité que tout effort pour la raisonner et lui imposer le simple respect de sa mission semble vain.

Ce mercredi, j’avais rendez-vous avec Philippe Tiquet, directeur de l’Inspection Académique des Deux-Sèvres, pour une entrevue qui promettait d’être riche d’enseignements.

Certes, elle a permis de tirer des conclusions intéressantes mais cependant très éloignées de celles que nous pouvions espérer.

Une forme de vie étrange se développe et en veut à notre existence

Au téléphone, tout semblait pourtant se présenter sous les meilleurs augures : échanges aimables et souplesse quant aux propositions de rendez-vous. On m’avait reçu avec la plus grande courtoisie et il m’était confirmé que je rencontrerais enfin le directeur des services départementaux de l’éducation nationale.

Rappelons que cela faisait seulement la cinquième fois que je lui demandais de me recevoir. La patience est une vertu avec l’éducation nationale, mais peut néanmoins être récompensée… c’est du moins ce que je pensais.

Arrivé sur place, je pénètre dans le bâtiment austère et me présente à l’accueil. On me propose de monter au septième étage, où l’on va me recevoir. Parvenu dans l’ascenseur, je dis avec un petit sourire à l’ami que j’ai sollicité comme témoin : « tu as vu, c’est au dernier étage. Plus ils sont hauts, moins ils sont utiles. » J’admets que ce n’est pas très gentil de ma part mais la suite va bientôt me prouver que je suis très près de la réalité.

Première surprise : au septième étage, une dame m’annonce que cela se passera finalement au quatrième. L’ami qui m’accompagne m’avouera avoir un instant redouté un mauvais remake de la « maison qui rend fou » des douze travaux d’Astérix. Mais non, point de promenade dans tous les étages : nous sommes introduits dans une salle de réunion dont l’aspect me ramène 20 ans en arrière, à cette époque où je fréquentais les salles des profs. Il faudra que j’en touche deux mots à Delphine pour qu’elle propose éventuellement à l’éducation nationale des conseils rapides en matière de Feng-Shui. Cela permettra peut-être à nos inspecteurs de reprendre des couleurs et de quitter durablement leur pauvre mine triste et grise.

La ponctualité étant la politesse des rois, mes interlocuteurs se présentent à nous rapidement : il s’agit du secrétaire général, adjoint du directeur, et d’une représentante d’un service dont j’ai oublié le nom, apparemment là pour discuter des aspects juridiques de l’affaire.

Après les présentations d’usage, le secrétaire général ferme la porte. Je pressens un problème : la présence du directeur ne semble pas acquise.

Nous nous asseyons et confirmation m’est rapidement donnée : monsieur Tiquet a autre chose à faire que de s’adresser directement à moi. En langage lisse de l’éducation nationale, les termes employés sont : « l’emploi du temps de monsieur Tiquet est extrêmement contraint, vous comprenez, nous sommes en pleine période de cars scolaires ».

Hormis ce concept de « période de cars scolaires » qui devrait apparemment s’imposer à moi comme une évidence, je comprends surtout que monsieur Tiquet se moque de moi.

Je saisis enfin que s’est agrippée à moi une créature d’un autre monde dont il est difficile de se débarrasser mais avec laquelle toute communication est impossible. Son but est connu : éradiquer par la force toute velléité de vie différente de la sienne. Pour elle, je suis le parasite ; pour moi, c’est elle.

Tout est question de point de vue.

L’éducation nationale engage les échanges mais a oublié d’ôter ses gros sabots

Je dois réagir rapidement : vais-je quitter la salle ? exiger qu’on aille chercher monsieur Tiquet ? rester néanmoins puis réagir à ma façon le lendemain ? Je choisis la troisième option.

La première partie de nos échanges débute et est consacrée à l’historique de notre conflit (le mot ne sera jamais prononcé, ce ne serait pas bien…).

Je peux le dire maintenant ouvertement : cette première partie me sert d’apéritif car j’aime bien m’amuser. Je sais exactement où je vais, je sais que je connais mieux les textes de loi que ces personnes mais je suis à mille lieues de penser qu’ils vont se piéger eux-mêmes.

Et pourtant…

 

Lorsque j’aborde le sujet de la circulaire 2011-238, interne à l'éducation nationale et ne pouvant m'être opposée, je comprends que mes interlocuteurs n’ont pas travaillé le dossier en profondeur ou sont tellement persuadés de leur légitimité qu’ils n’imaginent pas qu’on puisse leur donner une leçon de démocratie. C’est néanmoins ce que je vais faire.

J’ai en face de moi des personnes qui s’appuient sur leur conception personnelle de la justice. Je leur explique donc que je m’appuie sur les lois mais ne reconnais nullement la légitimité de leur circulaire.

Mais mon interlocuteur ne se méfie pas, m’expose l’historique de la circulaire à travers les âges, assène la légitimité de ce texte puis me propose, si je ne suis pas d’accord, de jouer mon rôle de citoyen et d’attaquer cette circulaire. Je lui réponds que d’autres l’ont fait avant moi et que je ne prendrai pas cette peine.

Mais je termine en expliquant à mon interlocuteur que derrière ses arguments purement juridiques, il vient simplement de me dire qu’il trouve normal qu’un ministre signe un texte modifiant le contenu d’une loi.

Il vient de m’expliquer qu’un ministre peut à la fois utiliser le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif.

Il vient de m’expliquer que lui, représentant de l’Etat, trouve naturel qu’un ministre ne respecte pas la séparation des pouvoirs.

Il vient de m’expliquer qu’il préfère obéir à son ministre plutôt que respecter l’un des fondements de la vie démocratique.

C’est alors le silence de mon interlocuteur qui me fait prendre conscience de l’endroit où je me trouve réellement. Un vertige me saisit : je suis face au néant. Je suis dans un environnement hostile où le processus et la règle administrative font loi mais où personne n’a jamais appris ni à réfléchir, ni à analyser une situation, encore moins à mobiliser son libre-arbitre.

Je ne peux leur en vouloir : leur vie entière s’est probablement déroulée au sein de l’éducation nationale, ceci depuis l’âge de trois ans. Ils n’ont aucun souvenir de la vie normale qu’ils avaient avant et n’ont jamais gouté le sel d’une existence réfléchie, du véritable monde qui les entoure.

Proposer un peu de couleur

Face à cette teinte sombre caractéristique du néant le plus complet, je garde néanmoins l’espoir qu’une créativité débordante amène enfin de la couleur à cette institution, et donc à la vie des enfants qui ne se sentent pas bien au sein des écoles.

C’est le moment d’exposer la principale raison qui m’a amené à monter à bord de ce lourd vaisseau poussif : j’ai des idées et je souhaite les développer en collaboration avec l’éducation nationale.

J’expose à mes interlocuteurs les projets que je suis en train de construire : assistance aux familles, mise en place de conférences, communication élargie sur les droits des parents et des enfants, ainsi que sur les idées reçues, totalement fausses mais malgré tout véhiculées par nos politiques.

Je rappelle à mes interlocuteurs que leur institution a moins de 150 ans d’âge et qu’elle est en échec total. Je suis en relation avec de nombreux enseignants et je connais nombre d’agissements totalement ineptes de l’administration. De nombreux parents se sentent prisonniers de ce système car ils n’ont pas les moyens d’en choisir un autre. Je sais qu’une pétition est en ce moment même en cours pour demander à monsieur Peillon l’introduction de pédagogies alternatives dans l’école publique.

Je propose alors que nous travaillions ensemble, dans la coopération plutôt que dans la confrontation, pour construire cette éducation future qui respectera les enfants et les parents, en proposant des solutions multiples répondant aux besoins de l’ensemble des familles.

Mais j’ai toujours le néant face à moi.

Que mon interlocuteur m’écoute est une marque de respect, certes, mais sa réponse me confirme que, sortis des procédures à appliquer sans aucune réflexion, les fonctionnaires de l’éducation nationale ne sont simplement pas capables de s’interroger sur le fond de leur mission et envisager autre chose.

La preuve m’en est donnée par la réponse qui m’est faite : « écoutez, monsieur, je vais transmettre votre message à ma hiérarchie. »

Voilà, c’est tout.

Je propose une collaboration innovante à un fonctionnaire situé seulement deux niveaux au-dessous du Recteur de l’académie et la seule possibilité de ce monsieur est simplement de « transmettre mon message ».

Ne pourrait-il me donner seulement son avis ?

Non… je devrai repartir avec la simple garantie qu’il transmettra mon message.

On en revient au problème de départ : si ce monsieur est venu pour m’écouter et simplement transmettre mes messages, alors il aurait été plus rapide de me laisser voir monsieur Tiquet. Sauf évidemment si monsieur Tiquet n’est pas capable d’autre chose que de transmettre des messages au Recteur !

L’expérience, toujours l’expérience

Ce qui nous différencie essentiellement de l’éducation nationale, Delphine et moi, c’est que nous sommes capables de tirer les enseignements de toutes les expériences que nous vivons.

Et donc, suite à cette entrevue, il me semblait logique d’en référer maintenant à la seule personne qui semble en mesure de nous aider à avancer : le Recteur de l’académie de Poitiers.

En effet, si monsieur Tiquet préfère s’occuper des cars scolaires plutôt qu’apprendre le sens du terme « éducation » en honorant simplement ses engagements, si son adjoint ne peut qu’admettre son incapacité à être autre chose que le valet du directeur, alors j’en déduis que la personne à qui je dois désormais m’adresser reste le Recteur.

C’est donc ce que j’ai fait hier en lui adressant le message que vous pouvez lire ici. Je ne manquerai évidemment pas de vous tenir informés de ses suites.

Et si besoin, je continuerai à gravir les échelons. Je suis quelqu’un d’obstiné.

Mais avant de continuer à avancer vers le cabinet du ministre, je me retourne une dernière fois pour m’adresser à l’assistant de monsieur Tiquet : en mettant fin à notre entretien, vous avez exprimé votre souhait qu’il soit maintenant dit que vous m’aviez reçu.

Je viens de le dire. J’espère vous avoir satisfait.

Eric, le papa des Herbes Folles

28 mars 2014

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