Jusqu'à hier matin, je pensais que ma lettre ouverte, bien que sans réponse, trônerait fièrement en page d'accueil de notre site sans que rien ni personne n'arrive à la déloger. Puis début janvier, je repasserais à autre chose et la remplacerais par des petits articles sur l'instruction des enfants, des anecdotes intéressantes autour de l'instruction en famille ou de la scolarisation à distance, etc, etc..

Mais c'était sans compter mon nouvel ami de l'Inspection Académique qui m'a adressé hier un courrier auquel je n'ai pas su résister.

Je l'avoue, j'ai été faible. Il est tellement beau, tellement admirable de malhonnêteté et peut-être même d'angélisme béat, que je n'ai pas résisté à la tentation de lui donner la place qu'il mérite : celle de la page d'accueil. Des quantités d'articles, chaque mois, sont fébriles à l'idée de savoir s'ils vont avoir l'honneur de la page d'accueil et, sur un simple courrier de l'Inspection Académique, la sentence tombe : non, mes articles ne feront décidément jamais le poids face à un courrier de l'Inspection Académique.

Revenons donc un peu en arrière : j'ai refusé de faire une déclaration d'instruction en famille car nos enfants sont scolarisés à distance. Je me suis pour cela appuyé sur la loi. Je sais, c'est original comme démarche, mais il se trouve que je suis justement original, comme garçon : quand une loi me dit quelque chose, je la respecte ; et, encore plus original, quand quelqu'un ne respecte pas la loi vis-à-vis de moi, j'ai la mauvaise habitude de lui "rentrer dedans", même s'il se sent investi d'une certaine toute puissance du simple fait de sa fonction.

Je me suis donc attelé à une tâche simple : relire les textes de loi et démontrer à mes interlocuteurs qu'ils sont dans l'erreur. L'attitude intelligente de leur part aurait alors été de l'admettre, quitte à se faire ensuite extrêmement discrets pour ne pas perdre la face (on a une certaine image à faire respecter, quand même, à l'Inspection).

 

Au lieu de cela, mon interlocuteur s'amuse à manipuler les textes. Pour ceux d'entre vous qui ont suivi depuis le début, vous allez comprendre tout de suite le problème. Pour les autres, laissez-vous guider par la lecture ci-après. L'histoire n'est pas forcément importante, c'est la tentative de tromperie évidente qui l'est.

 

Mais jugez plutôt du texte que j'ai reçu, et dont je vais vous expliquer la teneur en détail.

 

 

Notre Directeur de l'Inspection m'écrit ceci :

Monsieur,

en réponse à votre courrier avec accusé de réception du 2 décembre 2012, je vous précise que :

"L'article L131-10 du code de l'éducation (consultable sur le site légifrance.fr) modifié par l'article 12 de la loi 2007-297 du 5 mars 2007 commence ainsi : "Les enfants soumis à l'obligation scolaire qui reçoivent l'instruction dans la famille, y compris dans le cadre d'une inscription dans un établissement à distance,...".

Cette phrase fonde, sans conteste, l'analogie légale entre les procédures relatives à l'instruction dans la famille et l'inscription dans un établissement (tant public que privé) ; laquelle est une modalité

et ne peut donc être assimilée à une inscription en présence (tant public que privé).

En conséquence, l'enseignement à distance dans un établissement est bien assimilé à l'instruction dans la famille et est soumis aux mêmes procédures que celui-ci.

L'inscription citée à l'article L131-5 du code de l'éducation, comme évoqué dans votre courrier susvisé, doit être entendue comme une inscription dans un établissement en présence et ne s'applique donc pas au cas présent.


La déclaration annuelle s'impose au vu des textes légaux susvisés pour les familles, y compris dans le cadre de l'inscription dans un établissement à distance.

Je vous prie d'agréer, Monsieur, l'expression de mes salutations distinguées

 

Première remarque, ce monsieur et moi avons au moins un point commun : on écrit bien. C'est vrai que ce qu'il dit, c'est drôlement joli. Certes, c'est faux et c'est prendre ses désirs pour des réalités, mais ne lui enlevons pas une chose : c'est joliment dit.

Maintenant, allons-y de notre analyse : 

pour commencer, il est intéressant de constater que, d'après l'Inspection Académique, si vous ne vous sentez pas à l'aise avec un texte, la meilleure des solutions préconisées par un digne représentant de l'Education Nationale semble être de supprimer purement et simplement ce qui vous gêne.

Si vous le voulez bien, on va rappeler le texte dans son ensemble. C'est le premier chapitre qui est important pour rigoler mais ne vous gênez pas pour tout lire, je ne voudrais pas qu'on m'accuse de tronquer un texte à mon profit.

Article L131-10

Les enfants soumis à l'obligation scolaire qui reçoivent l'instruction dans leur famille, y compris dans le cadre d'une inscription dans un établissement d'enseignement à distance, sont dès la première année, et tous les deux ans, l'objet d'une enquête de la mairie compétente, uniquement aux fins d'établir quelles sont les raisons alléguées par les personnes responsables, et s'il leur est donné une instruction dans la mesure compatible avec leur état de santé et les conditions de vie de la famille. Le résultat de cette enquête est communiqué à l'inspecteur d'académie-directeur des services départementaux de l'éducation nationale.

Lorsque l'enquête n'a pas été effectuée, elle est diligentée par le représentant de l'État dans le département.

L'inspecteur d'académie doit au moins une fois par an, à partir du troisième mois suivant la déclaration d'instruction par la famille, faire vérifier que l'enseignement assuré est conforme au droit de l'enfant à l'instruction tel que défini à l'article L. 131-1-1.

Ce contrôle prescrit par l'inspecteur d'académie a lieu notamment au domicile des parents de l'enfant. Il vérifie notamment que l'instruction dispensée au même domicile l'est pour les enfants d'une seule famille.

Ce contrôle est effectué sans délai en cas de défaut de déclaration d'instruction par la famille, sans préjudice de l'application des sanctions pénales.

Le contenu des connaissances requis des élèves est fixé par décret.

Les résultats de ce contrôle sont notifiés aux personnes responsables avec l'indication du délai dans lequel elles devront fournir leurs explications ou améliorer la situation et des sanctions dont elles seraient l'objet dans le cas contraire.

Si, au terme d'un nouveau délai fixé par l'inspecteur d'académie, les résultats du contrôle sont jugés insuffisants, les parents sont mis en demeure, dans les quinze jours suivant la notification, d'inscrire leur enfant dans un établissement d'enseignement public ou privé et de faire connaître au maire, qui en informe l'inspecteur d'académie, l'école ou l'établissement qu'ils auront choisi.

 

Oh qu'il est vilain le législateur ! A la suite de la phrase soulevée par notre brave directeur, il est dit que les familles en question sont soumises à l'enquête de la mairie, et non pas à déclaration d'instruction en famille comme le voudrait justement notre interlocuteur émérite.

Qu'à cela ne tienne, supprimons cette phrase gênante et avec un peu de chance, Delphine et Eric n'y verront que du feu.

Et il a raison, après tout, de supposer que nous n'y verrons que du feu.
Car enfin, ne sommes-nous pas allés à l'école, Delphine et moi ?
Et donc, n'est-il pas normal que l'Inspection Académique suppose que nous ne savons ni lire ni analyser un texte pourtant simple ?
Il faut les comprendre, quand même, les pauvres. Cela fait des années que les élèves qui sortent de l'école ne savent pas s'exprimer correctement. Il est donc quelque peu déstabilisant de constater qu'il y en a qui s'en sont sortis malgré cela.

Et c'est vrai que c'est bien pratique, cette petite combine qui consiste à extraire seulement un bout d'une citation pour étayer ce qu'on a envie de comprendre.

Du coup, il n'y a pas de raison pour que notre interlocuteur soit le seul à s'amuser. Moi aussi, je veux jouer.

Alors, si j'ai bien compris, je commence par choisir le début d'une petite citation : "Les anglais ont Shakespeare..."

Ensuite, si j'ai toujours bien compris, j'y vais de mon analyse personnelle sans m'occuper de la citation dans son ensemble : on se dit donc que le gars ne s'est pas foulé mais d'un autre côté, on ne peut pas dire qu'il s'est trompé.
Et puis il n'a pas choisi n'importe qui ; il a choisi Shakespeare, certainement pour montrer toute l'admiration qu'il avait pour les anglais. Ca ne peut être que ça puisqu'un bout de citation seulement suffit à comprendre le sens complet.

Ensuite, juste par acquit de conscience, je regarde la citation dans son ensemble :

"Les anglais ont Shakespeare mais, en dehors de cela, leur histoire ne contient que des énergumènes et des nullités" Adolf Hitler dans "Hitlers Tischgesprache im Führerhauptquartier"

Ah zut, alors. Je ne dois pas avoir le niveau de réflexion suffisant pour maîtriser le concept. Ce ne peut être que cela.

S'ensuit également de notre Directeur préféré (oui, c'est notre préféré, on veut pas en changer, on a le droit de s'amuser nous aussi) une pirouette pour nous faire comprendre que du coup, le contrôle prévu quelques lignes plus loin nous concerne aussi. Ben tiens ! Je ne vais pas revenir en détail sur la démonstration du contraire, les textes qui permettent de le faire se trouvent ici et ici. Si vous êtes intéressés, je vous la fais parvenir par messagerie privée, c'est imparable, garanti, et ça peut servir.

En revanche, je vous invite à lire ma réponse par mail envoyée hier au Directeur, réponse faite en choisissant le ton qui me paraît le plus approprié, c'est-à-dire un ton "légèrement affirmé comme je sais le faire", ainsi qu'il convient à un tel courrier.

Pour conclure sur une note positive, je me dis que j'aurai au moins appris cette semaine l'intérêt d'un carnet de notes.

Aliénor et Cosme ne savent pas ce qu'est une note ; ils n'ont pas besoin de cela.

Mais moi j'en avais besoin pour enfin comprendre pourquoi l'inspecteur tient tant que cela à venir nous contrôler.
Aliénor vient de recevoir son bulletin de passage. A 8 ans, elle lit et écrit parfaitement (elle était toute fière de passer au stylo plume récemment), elle compte très bien et fait des additions et des soustractions parfois assez compliquées (sans parler de ce qui n'est pas visible dans le carnet de notes, entre autres choses qu'elle est parfaitement épanouie et sociable).

On comprend dans ces conditions que le contrôle soit nécessaire.
Car enfin, la première question que doit se poser l'inspecteur ne peut qu'être : "mais comment font-ils ? 20% des enfants qui arrivent en sixième sans savoir lire et écrire, un ministre de l'EN qui fait cette semaine sur une radio nationale un constat affligeant et voila que deux parents arrivent la bouche en coeur et réalisent avec leurs enfants ce que nous, grands professionnels, n'arrivons pas à faire à l'école !"
On comprend qu'il soit déboussolé, le monsieur.

Donc, cette année, nous attendons avec une certaine sérénité notre inspecteur, vous l'aurez compris, puisqu'après tout nous n'avions pas encore saisi que celui qui était contrôlé, dans cette affaire, c'était lui.

Bêtas que nous sommes, des fois, quand même... j'en ris encore !

Et pour une fois, lors de ce contrôle, il y a une discipline mal-aimée des écoles qui risque fort d'être à l'honneur : le sport ! Car croyez-nous, il va y avoir du mouvement lors de ce prochain échange !!!

16 décembre 2012