Nous avons beaucoup entendu parler de ce sujet récemment : faut-il rétablir l’enseignement de la morale à l’école ?

J’estime que si une question se pose, c’est qu’il y a une raison de se la poser. Si l’on se demande s’il ne serait pas mieux de rétablir la morale à l’école, c’est sans doute qu’il semble y avoir un problème dû à son absence et que le « oui » va donc de soi. Sinon, on n’en parlerait même pas ; le sujet n’existerait pas.

 

Depuis qu’Aliénor et Cosme sont en âge de comprendre qu’il y a des préceptes moraux à respecter, j’ai instauré à la maison quelques minutes de réflexion dans notre emploi du temps d’apprentissages. Il ne s’agit pas de disserter sur de grands sujets philosophiques (comme prétendrait malheureusement vouloir le faire l’école si elle rétablissait l’enseignement de la morale) mais simplement de s’installer tranquillement sur des coussins : je leur lis d’abord un petit conte tiré d’un livre de Marguerite Capus, datant de 1948 et s’intitulant "Pour charmer nos petits". Chaque conte, inspiré d’un célèbre fabuliste français (je ne vous ferai pas l’injure de vous le nommer) met en scène des animaux possédant bien souvent quelques travers que les enfants peuvent reconnaître puisqu’ils possèdent les mêmes… Ce récit avec des animaux est ensuite transposé dans le monde des enfants, auquel chaque bambin peut s’identifier. Nous faisons suivre cette rapide lecture d’une petite causerie détendue et improvisée et je suis souvent surprise de voir les réflexions qu’Aliénor et Cosme font surgir en eux, car certaines ne me seraient même pas venues à l’esprit. Ce moment ne dure pas longtemps, mais j’ai toujours senti qu’il laissait sa marque dans les enfants.

D’ailleurs, ce livre sans images, tombant presque en poussière, est le premier « petit livre » qu’Aliénor ait pris d’elle-même pour le lire, alors qu’elle disposait de bien d’autres ouvrages plus attrayants. Ces histoires les touchent et les émeuvent.

 

Aux temps glorieux où les instituteurs enseignaient encore la morale à l’école (personnellement, je n’y ai pas eu droit et c’était à la fin des années 70's), ils disposaient, en plus de leur solide formation pédagogique, d’une « Bible » qui leur indiquait tout le programme des années de primaire, jusqu’à la classe du Certificat d’Etudes.

 

En voici les références : L. LETERRIER, Programmes, instructions, répartitions mensuelles et hebdomadaires, Hachette (mon exemplaire, que j’ai eu la chance de dénicher sur Internet, date de 1954 et a visiblement été consulté à moult occasions).

Aujourd’hui, nous avons l’immense joie et le non moins incommensurable bonheur de disposer d’un très mince fascicule édité par nos chers technocrates et intitulé « Qu’apprend-on à l’école élémentaire ? ».

J’invite tous les parents à se procurer les deux et à comparer le contenu des programmes. Nos enfants étant ce que nous avons de plus cher au monde, comment pourrions-nous nous contenter de ce verbiage moderne que j’ose à peine qualifier de « programme » ? C’est pourtant avec ce manque flagrant de bases solides que nos enfants sortent de l’école élémentaire. On (mais qui donc est ce ON ?) se dit sans doute que le collège pourra remédier aux lacunes… sauf qu’il ne le fait pas ; au contraire, tous les parents ayant un enfant au collège nous confient que ce sont les pires années de sa scolarité.

Un oisillon pourra-t-il s’envoler vers sa vie d’adulte si on lui coupe d’abord les ailes ? C’est pourtant ce que l’on fait tous les jours à l’école avec nos enfants. On les prive des connaissances de base. Or la morale fait partie de ces connaissances de base à acquérir pour pouvoir s’insérer dans la société.

Mes réflexions personnelles m’ont récemment amenée à m’interroger sur la différence entre « immoral » et « amoral ». Le préfixe « im- » d’immoral implique que lorsque nous commettons une action immorale, nous enlevons quelque chose à la moralité existante. Nous nous basons donc sur des repères. Au contraire, le préfixe « a- » d’amoral est un élément tiré du grec et exprimant la privation. Un acte amoral est donc un acte privé de toute moralité, étranger au domaine de la moralité. La moralité, dans ce cas, n’existe même pas.

Un individu immoral est donc celui qui, conscient de transgresser une moralité qu’il connaît, commet un acte qu’il sait être répréhensible.

Un individu amoral est celui qui n’a aucune connaissance de quelconques repères moraux et commet donc des actes répréhensibles sans avoir même la moindre idée qu’ils le sont, puisque personne ne le lui a inculqué.

Bien sûr, quiconque a lu l’Emile de Rousseau se dira que l’homme est bon par nature et qu’il n’a nul besoin de culture pour le devenir. Mais je crois que c’est un point de vue d’une autre époque qui, s’il n’en est pas moins respectable, se révèlerait aujourd’hui très naïf et n’est en tout cas plus valable dans nos sociétés surpeuplées.

 

 

 La plupart d’entre vous est sans doute en train de se dire que j’aime bien « me prendre la tête ». Je leur répondrai : oui, c’est vrai, j’adore ça…

 

 

Mais revenons à notre sujet : la morale n’est plus enseignée à l’école car cette vénérable institution a sans doute eu un peu peur qu’on la confonde avec l’Eglise et décidé depuis quelques années (de trop nombreuses années) que ce travail incombait aux parents. Certes, et je m’y emploie tous les jours avec mes enfants.

Pensez-vous honnêtement que toutes les familles de France ont à cœur la bonne moralité de leurs enfants ?

Une grande majorité, certainement.

Mais les autres ? Tant pis pour elles ?

Etant donné que l'institution qui est en charge de l'instruction de nos enfants se nomme « Education Nationale », c'est qu'elle s'est octroyé la mission de remplir ce rôle éducatif lorsque les parents ne le font pas ; rôle qu'elle est incapable de remplir depuis une bonne quarantaine d’années. Sans doute en a-t-elle, depuis le temps, perdu le « mode d’emploi » au milieu de la joyeuse sarabande des réformes dont les comptes-rendus affligeants doivent faire déborder les bureaux d’un certain ministère.

Je vous livre donc ici ce que « mon Leterrier », qui constitue ma Bible en matière d’instruction, écrit à propos de l’enseignement de la morale :

Objet de l’enseignement moral

L’enseignement moral tend à développer dans l’Homme, l’Homme lui-même, c’est-à-dire un cœur, une intelligence, une conscience. La force de l’éducation morale dépend bien moins de la précision et de la liaison logique des vérités enseignées que de l’intensité du sentiment, de la vivacité des impressions et de la chaleur communicative de la conviction. Cette éducation n’a pas pour but de faire savoir, mais de faire vouloir ; elle émeut plus qu’elle ne démontre ; devant agir sur l’être sensible, elle procède plus du cœur que du raisonnement ; elle n’entreprend pas d’analyser toutes les raisons de l’acte moral, elle cherche avant tout à le produire, à le répéter, à en faire une habitude qui gouverne la vie. A l’école primaire surtout, ce n’est pas une science, c’est un art, l’art d’incliner la volonté libre vers le bien.

La société a, en effet, l’intérêt le plus direct à ce que tous ses membres soient initiés de bonne heure et par des leçons ineffaçables au sentiment de leur dignité et à un sentiment non moins profond de leur devoir et de leur responsabilité personnelle.

La mission de l’instituteur consiste à fortifier, à enraciner dans l’âme de ses élèves, pour toute leur vie, en les faisant passer dans la pratique quotidienne, les notions essentielles de moralité humaine, communes à toutes les doctrines et nécessaires à tous les Hommes civilisés.

Il prend ces enfants tels qu’ils lui viennent, avec leurs idées et leur langage, avec les croyances qu’ils tiennent de leur famille, et il n’a d’autre souci que de leur apprendre à en tirer ce qu’elles contiennent de plus précieux au point de vue social, c’est-à-dire les préceptes d’une haute moralité.

L’enseignement moral laïc se distingue donc de l’enseignement religieux sans le contredire. L’instituteur ne se substitue ni au prêtre, ni au père de famille ; il joint ses efforts aux leurs pour faire de chaque enfant un honnête homme. Il doit insister sur les devoirs qui rapprochent les Hommes et non sur les dogmes qui les divisent.

Plus tard, devenus citoyens, ces enfants seront peut-être séparés par des opinions dogmatiques, mais du moins ils seront d’accord dans la pratique pour placer le but de la vie aussi haut que possible, pour avoir la même horreur de tout ce qui est bas et vil, la même admiration de ce qui est « noble » et généreux, la même délicatesse dans l’appréciation du devoir, pour aspirer au perfectionnement moral, quelques efforts qu’il coûte, pour se sentir unis, dans ce culte généreux du bien, du beau et du vrai qui est aussi une forme, et non la moins pure, du sentiment religieux.

Méthode

Que par son caractère, par sa conduite, son langage, le maître soit lui-même le plus persuasif des exemples. Dans cet ordre d’enseignement, ce qui ne vient pas du cœur ne va pas au cœur. Un maître qui récite des préceptes, qui parle du devoir sans conviction, sans chaleur, fait bien pis que de perdre sa peine, il est en faute : un cours de morale régulier, mais froid, banal et sec, n’enseigne pas la morale, parce qu’il ne la fait pas aimer. Le plus simple récit où l’enfant pourra surprendre un accent de gravité, un seul mot sincère, vaut mieux qu’une longue suite de leçons machinales.

D’autre part (et il est à peine besoin de formuler cette prescription) le maître devra éviter comme une mauvaise action tout ce qui, dans son langage ou dans son attitude, blesserait les croyances religieuses des enfants confiés à ses soins, tout ce qui porterait le trouble dans leur esprit, tout ce qui trahirait de sa part envers une opinion quelconque un manque de respect ou de réserve.

La seule obligation à laquelle il soit tenu (et elle est compatible avec le respect de toutes les croyances) c’est de surveiller d’une façon pratique et paternelle le développement moral de ses élèves avec la même sollicitude qu’il met à suivre leurs progrès scolaires : il ne doit pas se croire quitte envers aucun d’eux s’il n’a fait autant pour l’éducation du caractère que pour celle de l’intelligence. A ce prix seulement, l’instituteur aura mérité le titre d’éducateur, et l’instruction primaire le nom d’éducation libérale.

Bien sûr, ces quelques lignes ne sont qu’un court extrait des instructions relatives à l’enseignement de la morale que Leterrier expose. Il fait suivre ces profondes réflexions d’un programme détaillé par niveau et par mois. Il n’y a plus qu’à suivre ce programme, en l’adaptant un peu, évidemment, notre société n’étant plus la même que celle du milieu du XXème siècle.

J’ai mis en évidence ce qui, dans ce texte, me paraissait être l’essentiel. On remarquera combien il est actuel. S’il y a bien une matière scolaire qui transcende les époques, c’est celle de la morale.

Mais en souhaitant que l’on inculque à nos jeunes bambins le sens du bien et du mal (en dehors de toute confession religieuse s’entend), sans doute me montrerai-je réactionnaire, voire légèrement fasciste. Je ne fais que rêver pour mes enfants d’une société qui vivra dans la paix, la sécurité, le respect des différences (religieuses, physiques, sociales, etc.), la générosité, la bienveillance, l’amour d’autrui, et par-dessus tout, la conscience de sa dignité humaine et de ses devoirs. Utopie ? Je le crains.

Malgré tout, je continuerai à enseigner la morale à mes enfants et je souhaite, pour les enfants des autres, que l’école rétablisse effectivement cette matière, à condition qu'elle le fasse de la bonne manière. Peut-être pourrais-je envoyer une copie de mon Leterrier au Ministère ?

La maman des Herbes Folles

5 janvier 2013