L’auteur

Philosophe de formation, Vincent Peillon est actuellement Ministre de l’Education Nationale au sein du gouvernement Ayrault.
Il est l’initiateur, à la demande du Président de la République François Hollande, du projet de refondation de l’école française. C’est le thème de l’ouvrage dont il est question ici.

Une nouvelle réforme ?

Monsieur Peillon annonce la couleur tout de suite : il n’est pas question pour la France de s’engager dans une énième réforme comme tant ont été tentées par le passé. Notre actuel Ministre de l’Education Nationale pense que l’école doit être revue sur ses bases mêmes. En cela l’ouvrage commence sur un ton séduisant tant il est vrai qu’une réforme ne reviendrait probablement qu’à ajouter une nouvelle couche de graisse dans les cuisses déjà bien charnues du mammouth national.
Notre ministre nous explique donc ce qui, selon lui, permettra de refonder l’école pour la rendre efficace.

Retenons essentiellement les concepts suivants : la République, la République, la République et… la République.

L’obsession de la République

Monsieur Peillon est un ardent défenseur de la République. Rien d’étonnant à cela, je dirais même qu’en tant que Ministre d’un gouvernement de la Vème République, c’est plutôt le contraire qui eût été surprenant.
Ce qui m’étonne néanmoins est la forme que prend cet amour obsessionnel pour la République.

Une phrase surprenante en page 10 résume bien l’état d’esprit : « C’est grâce à l’école que la République a fait de ses enfants des républicains et qu’elle a enfin pu s’établir définitivement. »

Deux choses me choquent particulièrement :

L’école a fait de nos enfants des républicains.

Ai-je demandé à quiconque de faire de mes enfants des républicains ? Il ne me semble pas.

Pourtant, en ma qualité de parent, c’est moi qui ai le choix du genre d’éducation à donner à mes enfants. C’est l’article 26-3 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme qui me le garantit. Ainsi, si je souhaite que mes enfants soient plutôt des démocrates, des chrétiens ou encore des humanistes, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme me donne cette priorité de choix sur le gouvernement français. Et il s’avère qu’en ce qui nous concerne, Delphine et moi, notre choix est le suivant : nous ne souhaitons pas que nos enfants soient démocrates, républicains, chrétiens, royalistes, bouddhistes, musulmans, païens ou tout ce que vous pouvez imaginer d’autres ; nous souhaitons que nos enfants soient heureux et libres. L’école ne doit donc rien faire de nos enfants, elle doit simplement leur permettre de trouver leur propre chemin, loin de tout embrigadement idéologique.

On peut me dire que tous les parents ne sont pas ouverts et qu’une vigilance naturelle de l’Etat est requise. Je l’admets mais que la République protège les enfants de certaines idées nauséabondes ne l’autorise cependant pas à imposer ses propres idées à l’ensemble des enfants.

Seconde chose surprenante : la République se serait établie définitivement.

Comment un agrégé en philosophie peut-il écrire une telle absurdité ?

Comment peut-on ignorer à ce point les leçons de l’Histoire et ne pas être conscient qu’une multitude de systèmes politiques a existé au travers de l’Histoire sans qu’aucun ne résiste à l’évolution naturelle des civilisations ? A titre d’exemple, la civilisation égyptienne des pharaons a prospéré durant trois millénaires, sans qu’aucun changement majeur de régime politique n’intervienne, et a pourtant disparu. Nous, petite République d’à peine deux siècles d’existence, nous saurions mieux que tout le monde que nous avons enfin trouvé le régime politique universel, celui qui va permettre à notre civilisation florissante de se développer encore et toujours et de durer éternellement, comme si l’humanité elle-même était éternelle. Que de présomption de l’infiniment petit que nous sommes devant l’infiniment grand qui nous entoure, monsieur Peillon !

Le constat

Mais cette vénérée République éternelle souffre d’un mal difficile : son école est malade. Cela fait des années que la sonnette d’alarme tinte aux oreilles de tous les gouvernements sans qu’aucun progrès notable ne soit observé. Notre Ministre actuel prend donc les choses à bras le corps en commençant par une démarche assez naturelle : tirer les leçons des échecs passés.

Sur la base d’enquêtes diverses menées ces dernières années, en premier lieu desquelles les fameuses études PISA qui montrent que le niveau de la France, à peine moyen voilà dix ans, décline encore invariablement, nous voici brossé le portrait sans concession d’une école en échec que notre Ministre compte bien remettre sur les rails du succès à grands coups d’ateliers de travail et de réformes novatrices dont nous verrons les effets probants d’ici… 15 ans.

Oui, vous m’avez bien lu, monsieur Peillon nous demande avant toute chose de comprendre qu’il va falloir du temps.

A cela, deux raisons principales : refonder toute l’Education Nationale, ce n’est pas rien, mais il faut aussi réparer les erreurs gravissimes du prédécesseur de François Hollande, j’ai nommé Nicolas Sarkozy. Car, en brave politicien que voilà, monsieur Peillon ne peut s’empêcher de tirer à boulets rouges sur les réformes de monsieur Sarkozy, telle la suppression de la formation des maîtres ou encore le passage à la semaine de 4 jours. Si je ne craignais de choquer la laïcité maladive de notre ministre, je lui demanderais de bien vouloir cesser ces sempiternelles guerres de clocher et se mettre enfin au travail en portant attention aux vrais sujets : le détail de ces projets à mener durant les 15 années que nécessitera la refondation de l’école.

Prendre le temps

Monsieur Peillon nous dit, à raison, qu’il veut refonder l’école car de nombreuses réformes se sont succédées sans donner les résultats escomptés, en témoigne l’état de notre école actuelle. Et donc, cette refondation va prendre énormément de temps.

Personnellement, je le comprends bien car j’ai moi-même des idées qui, quant à elles, nécessiteraient probablement deux à trois décennies pour être mises en œuvre.

Mais à la différence de monsieur Peillon, je n’irais certainement pas conseiller à des parents de sacrifier leurs enfants sur l’autel du système en place en attendant que la génération suivante profite dans plusieurs années de mes idées de rénovation. C’est pourtant ce que fait monsieur Peillon en page 21 en écrivant « certains, enfin, arguant du fait que tout aurait été tenté et que l’école française ne serait pas réformable, suggèrent de l’affaiblir plus encore pour pouvoir la contourner, lui substituer progressivement d’autres offres éducatives – évidemment privées. »

Ici, monsieur Peillon parle en particulier des cours par correspondance et des organismes de soutien scolaire. Il nous dit clairement qu’il n’est pas admissible que l’on demande à des parents d’investir dans des offres éducatives privées pour pallier à l’incompétence de l’école.

En d’autres termes, il réussit en quelques pages à dresser un constat accablant de l’école et trouver cependant anormal que des initiatives locales se mettent en place pour proposer des solutions palliatives.

Remettons les choses en perspectives :

  • en ma qualité de citoyen français, je paye des impôts pour que le gouvernement puisse gérer les affaires de l’Etat.
  • cet argent, issu de mon travail, est utilisé largement par l’Etat pour gérer le service public de l’éducation, service public dont l’Etat lui-même admet l’échec.
  • en ma qualité de parent attentif, je décide donc de payer une seconde fois pour financer des organismes privés qui seront capables d’obtenir les résultats que j’attends.
  • face à cette démarche, le premier réflexe de l’Etat incompétent n’est pas de se remettre en cause mais de me reprocher d’aller chercher d’autres solutions.

L’Etat oublie simplement une chose : en ma qualité de citoyen, je suis également son premier employeur.

Nous nous trouvons donc dans la situation ubuesque où mon employé convient de son incompétence mais exige que je continue à le rémunérer en me promettant qu’il deviendra compétent dans 15 ans.

Je vous encourage évidemment à aller voir votre propre employeur dès demain, lui tenir le même discours et me faire part de sa réaction afin que l’on puisse la comparer à celle que notre ministre de l’Education Nationale semble attendre de nous de façon tout à fait naturelle.

L’Etat, seul pourvoyeur d’instruction et d’éducation, face aux parents, seuls responsables légaux de leurs enfants.

Dans son premier rapport d’inspection de l’instruction en famille de notre fille Aliénor, notre inspecteur écrivait la phrase suivante : « la famille garde au domicile un garçon plus jeune d’âge ». Cette phrase, si elle constituait une atteinte à notre vie privée dans le sens où ce jeune garçon n’était pas concerné par le contrôle, prend une autre dimension dans mon esprit suite à la lecture du livre de monsieur Peillon.

En effet, la tournure particulière de cette phrase confirme que dans l’esprit de l’Inspection Académique, notre fils Cosme (car il s’agissait évidemment de lui) n’est pas considéré être l’enfant de ses parents mais bien l’enfant de la République. Nous, ses parents aimants, ne faisons que le garder à la maison alors que nous devrions laisser la main à la République quant à son éducation.

En toute logique, l’Etat devrait donc ensuite assumer les échecs éventuels de cette éducation, en particulier sur le plan juridique. En effet, si les résultats de l’éducation déplorable donnée par l’Etat à nos enfants poussent certains de ceux-ci à franchir la ligne jaune et commettre des actes répréhensibles alors qu’ils sont mineurs, l’Etat devra spontanément en porter toute la responsabilité puisqu'il aura dépossédé les parents de leur rôle d’éducateurs.

Evidemment, la réalité est bien différente et nous savons tous que nous restons juridiquement responsables des actes de nos enfants jusqu’à leur majorité.

Il en découle que l’Etat nous somme d’endosser la responsabilité légale d’une éducation qu’il ne souhaite cependant pas nous laisser mener comme nous l’entendons.

Une débauche de moyens

Pour arriver à refonder l’école, des moyens faramineux ont été mis en place.

Jugez plutôt : pendant près de 3 mois en 2012, nous avons payé, nous, contribuables, plus de 800 personnes de divers horizons afin qu’ils débattent autour de 4 grandes thématiques et rédigent un rapport qui amène aujourd’hui notre ministre à nous écrire, avec le sourire affiché sur la couverture de son ouvrage, que les solutions arriveront dans 15 ans, que cela est bien dommage pour nos enfants qui vivent l’école en ce moment, mais que c’est essentiellement de la faute du gouvernement précédent.

En lisant jusqu’au bout, nous apprenons ce qui nous sera proposé au terme de la démarche :

  • Des classes de 30 élèves car cela coûterait trop cher de diminuer le nombre d’élèves par classe (page 66).
  • Des enseignements encore et toujours basés sur des programmes et non sur les appétences des enfants.
  • Un retour du respect des maîtres. Sur ce point, je suis d’accord mais je ne vois pas de retour du respect des parents et des enfants. Or, à l’école, personne ne respecte plus personne, cela n’est plus à démontrer : certains enfants parlent au personnel comme à des chiens, certains personnels le leur rendant bien, personne n’estimant de son rôle de faire un pas vers l’autre (et je rappelle qu’il s’agit là d’affirmations issues d’un vécu au sein de l’Education Nationale, non d’opinions personnelles). Or le respect, pour le parent que je suis, est un droit mutuel et non pas un acquis unilatéral au titre de l’âge, de la fonction ou de la position sociale. 

A la lecture de ce qui précède, je laisse bien évidemment à chacun le soin d’apprécier en son âme et conscience la rentabilité probable d’un tel projet.

L’école de demain

Mais qu’à cela ne tienne, monsieur Peillon nous brosse en guise de conclusion la vision de l’école de demain que son projet semble lui inspirer.

Le tableau est séduisant : une école où les enfants seront heureux, où ils apprendront la coopération, l’entraide, le respect, l’initiative, les responsabilités, etc.

Je ne vois cependant rien ici qui ne soit à la portée des parents.

L’école de demain est donc une école à laquelle la grande majorité des parents est capable de suppléer. C’est heureux car il est bon de penser que les parents sont capables eux-mêmes de préparer leurs propres enfants à la vie d’adulte. Il faut arrêter de penser que ce que devrait faire l’école, les parents ne peuvent le faire eux-mêmes. Les discours que nous entendons trop souvent sont ceux d’une école qui veut nous faire penser que l’ensemble de la population est déficiente en matière d’éducation.

Oui, quelques parents sont irresponsables et sont incapables d’éduquer eux-mêmes leurs enfants. C’est un fait indéniable, tout comme il est indéniable que ces parents constituent une infime minorité de la population. La nature humaine est beaucoup moins sombre qu’on ne veut nous le faire croire au travers des medias et des discours politiciens.

L’école de demain, c’est celle qui proposera une solution à tous les parents.

Aux parents qui ne peuvent, ou ne veulent, assumer l’éducation de leurs enfants, l’école doit y suppléer. Mais à la majorité des parents qui savent exactement comment éduquer leurs enfants, l’école de demain doit proposer des solutions basées sur le droit inaliénable des parents à choisir l’éducation de leurs enfants. L’école de demain ne passe plus par l’ouverture d’établissements formatés sur un même modèle, car nos douze millions d’enfants scolarisés ne peuvent tous s’adapter à un modèle unique.

Il est plus que jamais souhaitable que de multiples méthodes soient mises en place, que de multiples établissements utilisant des pédagogies différentes soient créés, que les parents qui sont capables d’assumer l’instruction de leurs enfants et souhaitent le faire y soient encouragés, et non que nos politiciens pensent, telle madame Royal, que « ces enfants échappent à l’école » comme on échapperait à la prison.
L’école de demain, c’est effectivement l’école dans laquelle nos enfants auront plaisir à être. Comment peut-on penser que 12 millions d’enfants tous différents les uns des autres, d’expériences et de cultures diverses puissent être universellement heureux dans un modèle scolaire unique ?

C’est là l’échec terrifiant de nos gouvernements successifs depuis 150 ans. A la lecture de ce livre, il ne semble malheureusement pas que les moyens déployés par notre nouveau gouvernement y changeront quelque chose.

Prendre les choses en main

A 47 ans, cela fait maintenant plus de 25 ans que j’écoute nos hommes politiques sur divers sujets et que je m’interroge. Si le combat contre les extrêmes, de gauche comme de droite, reste dans mon esprit la priorité des priorités, je ne peux que m’inquiéter devant le peu d’envergure et de courage de nos hommes politiques « modérés ». En dépensant les subsides de l’Etat inutilement, en ayant des positions idéologiques totalitaires pour imposer leurs idées plutôt que de les expliquer, nos hommes politiques nous mènent tout droit vers ce meilleur des mondes que nous dépeignait Aldous Huxley en 1931. A la dictature visible des bottes qui claquent succède maintenant une dictature invisible des idées destinée à contrôler les pensées et les actes de l’ensemble des citoyens.

La lecture de cet ouvrage me convainc plus que jamais de la nécessité de prendre en main nous-mêmes l’éducation de nos enfants ou de la confier à des personnes sérieuses et attentives à leur avenir. Je reste persuadé que nombre d’enseignants en seraient capables si enfin nous leur en donnions la possibilité. Ce n’est à l’évidence ni l’Etat ni les services administratifs de l’Education Nationale, Inspections Académiques en tête, qui leur donneront cette possibilité.

La question qui se pose donc est la suivante : comment nous, parents, allons-nous arriver à reprendre en main l’avenir de nos enfants pour imposer que l’Education Nationale disparaisse dans son organisation actuelle et laisse la place à un véritable service public de l’enseignement et, j’ose le suggérer, de l’épanouissement de notre jeunesse ?

Eric, le papa des Herbes Folles

26 juillet 2013

Vous pouvez commenter cet article sur notre forum