Par curiosité intellectuelle (décidément, celle-ci nous perdra…), Eric et moi nous étions, il y a quelques mois déjà, procuré l’ouvrage de Vincent Peillon : Refondons l’école. Pour l’avenir de nos enfants. J’avais prévu de rédiger un article afin de présenter cet ouvrage, mais comme je manquais de temps, je passai le relais à Eric en même temps que les notes que j’avais prises. C’est donc lui qui s’était chargé de ce fardeau, en s’inspirant en partie de ce que j’avais déjà écrit.

J’aurais pu m’en tenir à sa présentation, mais j’avais envie d’apporter ma propre vision des choses. Je finis donc aujourd’hui cet article commencé voilà plus de six mois et je vous le livre.

 

L'école : premier outil de la propagande d'Etat

Après avoir refermé l’ouvrage de Vincent Peillon, la conclusion qui m’est spontanément venue à l’esprit fut : « ceci est un livre de propagande, l’école est l’instrument qui permet à nos dirigeants de conserver leur pouvoir. »

Voici le genre de phrases que l’on peut lire dès l’avant-propos : « Refonder l’école de la République et refonder la République par l’école : tel est le projet que je porte, telle est l’ambition qui m’anime ». La première partie de cette phrase constitue même le titre du premier chapitre. Ici, tout est dit, pour peu que l’on sache lire entre les lignes. Ce qu’il faut comprendre en effet, de mon point de vue, ce n’est pas que l’école est là pour instruire nos enfants et en faire des penseurs libres mais qu’elle est là au contraire pour former de parfaits petits républicains qui se prosterneront devant la déesse République et son prêtre Président en disant « amen » à tout ce que ce saint homme et ses sbires trameront afin de conserver leurs trônes respectifs.

J’en ai d’ailleurs eu la confirmation en tournant la page suivante : « C’est grâce à l’école que la République a fait de ses enfants des républicains et qu’elle a pu enfin s’établir définitivement. Ce n’est pas un hasard si on l’a qualifiée de "République des professeurs" ».
Voilà, voilà. Vous me suivez ?
Depuis quand un système politique s’établit-il DEFINITIVEMENT ?
Ah oui, il s’est établi définitivement…jusqu’à aujourd’hui ! Quiconque connaît un peu l’Histoire sait très bien qu’aucune forme d’Etat n’a été établie définitivement. La République de Rome n’a-t-elle pas elle-même cédé la place à l’Empire, qui a porté la gloire des Romains à leur apogée avant de s’écrouler à son tour sous la poigne quelque peu virile des Barbares ?

Pardonnez-moi si j’interromps votre lecture, mais j’entends monsieur Peillon murmurer quelque chose à mon oreille. Que dites-vous, cher monsieur ?
« Tout ce qui a existé avant la République doit être oublié » (idée développée par ledit Peillon dans son ouvrage La Révolution française n’est pas terminée, Le Seuil, 2008 ; ouvrage que nous commenterons probablement avec délectation dans un futur proche).

Ah, excusez-moi, monsieur Peillon. Effectivement,si j'ai oublié ce qui a existé avant la République, alors je ne suis pas censée connaître l’histoire de Rome 2

Le problème n’est pas de savoir si nous vivons sous le régime de la république, de la monarchie, de la rénarchie ou de la mopublique, ni même si nous apprécions l’une plus que l’autre.
Le problème, nous allons vous le dire : c’est que le ministre de l’Education Nationale écrive noir sur blanc que son projet est de maintenir le régime actuel en programmant les enfants à apprécier ce dernier sans se poser de questions sur sa légitimité puisqu’on leur aura toujours dit (ah ! Mais, si, si, monsieur Peillon parle de « définitif ») que c’est la meilleure forme d’Etat qui soit.

Sommes-nous dans Le meilleur des mondes 3 ou dans La planète des singes 4 ? On peut se le demander…

Et la République contrôlera jusqu'aux pensées de nos enfants

N’y a-t-il en tout cas pas ici quelque chose qui vous hérisse ? En ce qui me concerne, ma paranoïa du complot s’affole étrangement à la lecture de ce petit livre rouge du totalitarisme. J’en veux pour preuve le nombre d’occurrences du mot « République » par rapport à celui du mot « instruction ». Je n’ai pas dénombré avec exactitude (je ne voulais pas vous alarmer sur mon état mental, et puis j’ai mieux à faire…), mais cela doit être de l’ordre d’un pour trente, et encore. S’agit-il d’un livre nous expliquant ce qu’on va mettre en œuvre pour mieux instruire nos chères têtes blondes ou ce qu’il s’agit de faire pour que celles-ci adhèrent à la République et surtout à ceux qui la (et les) gouvernent ?

Oh ! Bien sûr, comme il fallait bien noyer le poisson, vous trouverez un « Petit discours de la méthode » au milieu de l’ouvrage (Descartes doit se retourner dans sa tombe d’être évoqué de la sorte), même si on ne nous dit pas, bien entendu, quelles pédagogies seront mises en œuvre. Je parie sur la méthode globale diffusée à grande échelle…

Mais nos chers professeurs (et parmi ceux-là, il en fut de grands, qui ont marqué nos vies et les ont changées) ne nous ont-ils pas appris que ce qu’il fallait surtout travailler, dans une dissertation, c’était l’introduction et la conclusion car c’était cela que le lecteur retenait finalement ? Or voilà qu’en approchant de la fin de l’ouvrage, l’avant-dernier chapitre se propose, je vous le donne en mille, de développer l’idée suivante : « L’idéal républicain et la morale laïque ». A ce point-là de ma lecture, j’étais déjà depuis un bon moment au bord de l’apoplexie et dans un état second. J’ai soudain eu l’impression fort désagréable que mes pauvres petits neurones, déjà à moitié liquéfiés par la littérature bien-pensante et poisseuse que je venais de leur faire ingurgiter malgré eux, tentaient de s’échapper par mes oreilles. Rajustant stoïquement mes boules Quiès, je poursuivis néanmoins ma lecture, quelque peu désorientée mais sachant fort bien maintenant où monsieur Peillon voulait en venir.

Alors là, je me suis régalée. J’ai trouvé dans ce chapitre la confirmation de tout ce que le reste m’avait fait craindre.
Comme on dirait chez nous : « Et comment c’est-y donc qu’on va s’y prendre pour conserver not’ pouvoir ? »

Je ne résiste pas au plaisir de vous recopier les premières lignes du chapitre sur la morale 5 :
« L’école doit non seulement instruire mais éduquer. On l’oublie trop souvent [ben tiens !] . Il lui appartient de transmettre des savoirs mais aussi des valeurs. Celles de la République. Ni plus, ni moins [et vlan]. L’enseignement des valeurs ne relève pas que de la sphère privée ou de la sphère marchande. Elle n’est pas la propriété exclusive des Eglises, de la société civile, ou même des familles. Notre Constitution assume que nous soyons une République indivisible, démocratique, sociale et aussi laïque. » Bla, bla, bla.

Décortiquons. Une phrase me fait doucement rire : « L’enseignement des valeurs ne relève pas que de la sphère privée ou de la sphère marchande ».
Comment distiller son venin en douceur, ni vu, ni connu ?
Evidemment que tout le monde sera d’accord pour dire que les valeurs de la sphère marchande ne sont pas les bonnes pour nos enfants ! Mais quant à les associer aux valeurs relevant de la sphère privée, autant dire familiale !!!!
Là, j’ai vu rouge. Le petit manuel du parfait lécheur de bottes a failli finir tout droit à la poubelle. Mais bon, je sais tout de même me contrôler…

Voilà comment ces fanatiques veulent changer notre cher pays ! Et le meilleur moyen d’y arriver, n’est-ce pas de susurrer à l’oreille de nos innocents hauts comme trois pommes les valeurs qui sont les seules valables : celles de la Répunarchie !! Et parmi celles-ci, la plus grande, la plus belle, l’Adorée : la Laïcité. Sans Laïcité, point de salut.

Combattre l'idée même de spiritualité pour mieux manipuler les esprits

Et qu’est-ce donc pour eux, la laïcité ?
Un monde où le spirituel n’aura plus sa place, un monde dans lequel seul le tangible sera digne d’intérêt. Un monde où l’enfant sera arraché le plus tôt possible à sa famille (censée le pervertir par défaut) afin de baigner dans un grand tout aux valeurs uniformes et univalentes. Bref, un monde bien-pensant et aseptisé duquel l’esprit ne pourra plus s’échapper et où nous ne serons plus que ce qu’il est vital que nous soyons pour le bien-être de tous : des consommateurs écocitoyens. Adieu l’individualisme et le droit à la différence… Adieu l’individu, bienvenue à la pensée unique.

Et comment parvenir à cela ?

Je cite encore : « l’école assume de donner à l’enfant les moyens de s’arracher à tous les déterminismes qui peuvent peser sur lui. Cela ne veut pas dire l’arracher à sa famille, à son histoire, à sa patrie, à sa religion. Cela veut dire lui donner les moyens de les choisir en toute connaissance de cause et par une adhésion volontaire, personnelle et motivée. »

Sauf que lorsqu’on aura passé 15 ans à distiller à nos enfants (même par sous-entendus) que : spiritualité = mauvais, laïcité = bon, ils ne pourront plus choisir la spiritualité car cela ira à l’encontre de l’éducation/instruction qu’ils auront reçue à l’école. Car enfin, tout le monde sait bien à quel point l’Education Nationale est corporatiste : les profs se marient entre eux, partent en vacances entre eux, etc. Nous savons aussi que c’est parmi eux qu’un certain pan de la politique trouve un grand nombre d’électeurs. Nous savons donc tous quelles sont les valeurs de la plupart des enseignants, que nous les partagions ou non. Et ces valeurs ne penchent pas en faveur de la spiritualité, loin s’en faut !

Comment mieux répandre ces valeurs qu’en rétablissant les cours de morale à l’école primaire qui ne seront qu’un paravent pour la propagande d’Etat consistant à mettre dans la tête des enfants qu’un homme ou une femme n’a un bon comportement que s’il est laïc, c’est-à-dire détaché de toute religion ou de toute spiritualité ? Car si ce n’était pas le cas, pourquoi parler alors de morale LAÏQUE ? Pourquoi cette précision ?

La morale, en effet, ce sont les règles de vie universelles qui transcendent toutes les croyances, toutes les religions. Bien que les usages culturels soient nombreux et variés sur la planète, toutes les communautés humaines ont en commun des règles de bienséance : la politesse, le respect des autres, de soi-même, etc. Quelle que soit la religion pratiquée, ces règles sont partagées, même si elles prennent des visages différents. Alors je le répète, pourquoi cette précision de morale LAÏQUE ? Pourquoi cette laïcisation de la morale ?

Définition du Petit Robert : « Laïcisation de l’enseignement : action d’écarter tout esprit confessionnel de l’enseignement officiel ».

Nous avons là, je l’affirme, le souhait affiché de nos élites de bannir la spiritualité et la religion de l’esprit humain (tout au moins en France).

Bien sûr, elles s’en défendent : « mais non, mais non, nous ne sommes pas anti-cléricaux ». Sauf que dans le même livre, un sous-titre de chapitre dit : « République, laïcité, rationalité ». Ah ! La République est liée à la raison via la laïcité.

Si je n’ai pas confiance dans la République et pratique une religion, suis-je donc déraisonnable ?
Si je suis un petit enfant à qui on énonce ces principes, vais-je finir par penser que mes parents, qui vont à un office religieux une fois par semaine ou une fois par mois, sont fous ?
Connaissant le goût du conformisme des enfants, il y a fort à parier qu’ils voudront se ranger du côté de la « raison ».

Une vision d'avenir très sombre

Nous voilà maintenant parvenus à la fin de l’ouvrage (heureusement pas bien épais).

La conclusion de monsieur Peillon débute ainsi : « Au terme de ce petit livre, je peux avoir bien des regrets et bien des insatisfactions ».

Un éclair de lucidité ? On peut hélas en douter.

Il poursuit au contraire en nous affirmant qu’il aurait voulu aller plus à fond dans ses réformes. Mais ne perdez pas espoir, monsieur Peillon. Avec des idées telles que les vôtres, viendra sans doute un jour où, comme dans Le meilleur des mondes, nous programmerons les enfants dans leur sommeil et même avant leur naissance afin que le pouvoir en place soit à l’abri de toute révolte et puisse poursuivre ses injustices et ses malversations sans que personne ne réagisse.

Il y a d’ailleurs fort à parier que des ouvrages comme Le meilleur des Mondes, La Planète des Singes et 1984 6 ne sont plus au programme des collèges. Il ne faudrait pas que les enfants puissent faire le parallèle…

Delphine, la maman des Herbes Folles

9 février 2014

Notes :

1 Le titre de cet article fait directement référence à l’excellent film de science-fiction (peut-être pas si fiction que cela, d’ailleurs) Bienvenue à Gattaca que je vous invite à louer dans votre vidéo-club préféré si vous ne le connaissez pas encore.
2 Prochainement, un article sur l’enseignement de l’histoire à l’école.
3 Aldous Huxley
4 Pierre Boule
5 Les expressions entre crochets ne font pas partie du texte de Vincent Peillon mais sont nos propres réflexions
6 Georges Orwell

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