Nous avons tous des souvenirs qui restent ancrés dans notre esprit sans savoir réellement pourquoi ni comment ils ont résisté aux longues années qui se sont écoulées. Nous ne comprenons pas pourquoi certains événements a priori insignifiants marquent d’une façon indélébile notre esprit, alors que d’autres ne résistent pas à l’épreuve du temps.

En ce qui me concerne, il y en a un particulièrement intéressant qui amène une introduction parfaite au sujet dont je souhaite vous entretenir aujourd’hui.

C’était en CM2, j’avais une dizaine d’années. Je lève la main et je pose à notre instituteur cette question inattendue : « Monsieur, ça sert à quoi d’aller à l’école ? ».

Où l’on apprend à quel point les adultes maîtrisent totalement la justification de la scolarisation

Après un moment de silence fort compréhensible de la part de mon instituteur, celui-ci me répond d’une façon tout fait adéquate : « Eric, l’école est obligatoire. Tous les enfants y vont. Tu n’as pas le choix. »
Peu satisfait de la réponse, je me tais néanmoins.

Mais en rentrant à la maison, je pose la même question à ma maman qui me fait une réponse similaire.

Clairement, les adultes sont incapables de répondre de façon logique et raisonnée à cette simple question : pourquoi envoie-t-on nos enfants à l’école ? Leur réaction habituelle reste une espèce de regard soupçonneux qui semble dire : « cet enfant risque de nous poser des problèmes plus tard ».

Mais soyons honnêtes, il nous arrive parfois de croiser un adulte ayant une explication originale et argumentée. J’en ai eu un exemple récemment en écoutant une émission de France Inter (oui, je sais, il faudrait que j’arrête de les écouter) où Patrick Cohen recevait un certain Marcel Gauchet, éminent philosophe et historien dont le plus grand défaut semble être sa confiance inaltérable en l’école.

Lors de cette émission, j’entends Marcel Gauchet dire énormément de bêtises mais je retiens cependant une chose intéressante : « les Français souffrent d’amnésie ; ils oublient beaucoup trop souvent ce qu’ils doivent à l’école ! »
Et il a raison, Marcel ! Beaucoup trop d’adultes ont oublié ce qu’ils ressentaient à l’école étant enfant. Mais mon analyse est différente car j’affirme que si tous les adultes se penchaient sur ce qu’ils doivent réellement à l’école, l’Education Nationale aurait alors du souci à se faire.

Je vous en propose aujourd’hui la démonstration en prenant exemple sur un ancien écolier parmi tant d’autres : votre serviteur !

Qu’apprend-on à l’école ?

Beaucoup me diront qu’il faut apprendre des choses et que la connaissance est la clé même de la liberté. En cela, je suis totalement d’accord. La connaissance, entre autres choses, est ce qui permet de s’épanouir et de s’enrichir soi-même.

Mon propos n’est donc nullement de remettre en cause les bienfaits d’une instruction, ni même d’ailleurs d’une éducation. Permettre aux enfants d’acquérir et développer des connaissances, des compétences et des aptitudes fait simplement partie du rôle fondamental des parents.

Mais remarquons que le discours de l’école n’est pas celui-ci : l’école nous explique qu’elle a pour mission de préparer l’enfant à son avenir, à son futur métier, au rôle qu’il va devoir jouer dans la société.

Si le rôle de l’école est de nous préparer à notre vie d’adulte, penchons-nous alors sur la cohérence entre ce que nous y avons appris et ce qui nous est réellement utile aujourd’hui.

Tirons le bénéfice de notre expérience personnelle

Comme vous tous a priori, je suis allé à l’école.

Cette école, qui était loin d’imaginer que chacun de nous aurait aujourd’hui un téléphone portable, que nous passerions beaucoup de temps devant un ordinateur et que les tablettes numériques modifieraient considérablement les modes de communication devait néanmoins me donner les connaissances qui me permettraient de manipuler tous ces outils et concepts futurs.

Mais plutôt que d’essayer de me rendre autonome, imaginatif et adaptable aux avancées de la société, elle préférait me demander d’apprendre par cœur que 6x7=42, que Charles Martel a mis une dérouillée aux Arabes en 732 à Poitiers ou encore que lorsque je fais tomber une plume et une pomme du quatrième étage, la pomme a de fortes chances d’arriver en premier au sol, en espérant que mon copain Isaac ne passe pas dessous au même moment.

J’ai donc gentiment appris ce qu’on me demandait d’apprendre, parce que c’était bon pour moi et que cela allait me permettre de choisir un métier plus tard.

Sauf que le métier en question, quand il a été temps de le choisir, l’Education Nationale a refusé de me laisser l’exercer car je montrais des aptitudes dans un domaine qui l’intéressait nettement plus : les mathématiques. Cela ne m’intéressait pas, j’étais seulement doué mais ce fait suffisait à m’imposer ma voie.

Et j’ai donc mangé des mathématiques à la grande cuillère tous les jours durant 8 ans. J’ai acquis un tel niveau que mon cerveau est encore aujourd’hui encombré de connaissances improbables qui ne me sont d’aucune utilité.

Par exemple, vous qui me lisez, savez-vous ce que vaut le cosinus de 30° ?
Probablement pas, sauf si votre parcours ressemble au mien.
Mais moi je le sais : il vaut exactement √3/2, soit 0,886, et ce qui est terrifiant est que je m’en souvienne encore parfaitement alors que je n’ai pas utilisé cette connaissance depuis 1998, lorsque j’en ai eu besoin une dernière fois pour aider un ingénieur de mes amis.

Rendez-vous compte qu’il y a une probabilité non négligeable que si, en vieillissant, je suis malheureusement atteint d’une maladie qui me fasse perdre la mémoire, j’en vienne par exemple à oublier le prénom de mes propres enfants, voire ne plus reconnaître mon épouse, mais être néanmoins capable de répondre à la fameuse question : « dis, papi, à combien est égal le cosinus de 30° ? ». Rien que le fait de l’évoquer me provoque des sueurs froides dans le dos.

Passons à l’histoire : 1515, c’est Marignan. 732, Charles Martel arrête les Arabes à Poitiers.  1789, la Révolution française. 800, couronnement de Charlemagne, futur inventeur de l’école (encore que ce point reste fortement discutable).

D’accord, on se souvient tous de cela. Nous l’avons appris à l’école et c’est une espèce de signe de reconnaissance entre nous.
Fort bien. Mais combien d’entre nous savent quelles étaient les forces en présence à Marignan en 1515, et surtout pourquoi ? Comment cela se fait-il que les Arabes étaient à Poitiers en 732 ? D’où venaient-ils ? Dans quel contexte ? Pourquoi une Révolution française en 1789 ? etc…

Personnellement, mis à part me permettre de chanter des chansons d’Annie Cordy et Chantal Goya le samedi soir ou briller éventuellement à « Questions pour un Champion », je ne vois pas de possibilité d’application concrète de ces belles connaissances dans ma vie actuelle.

Avouez que se retrouver assis durant 15 ans derrière un bureau d’écolier pour en arriver là, c’est un peu disproportionné, non ?

Evoquons un autre exemple, si vous le permettez.

J’ai souffert durant 9 longues années devant les cours d’allemand. Lorsque je suis arrivé devant l’examinateur au Baccalauréat et qu’il m’a demandé d’emblée :  « Wie heissen Sie ? » (Comment vous appelez-vous ?), je l’ai regardé avec des yeux ronds et lui ai répondu benoîtement : « Ja ? » (Oui ?)… L’examinateur, après m’avoir demandé de lui confirmer que je n’avais pas compris la question, m’a gentiment gratifié d’un 3/20 pour me récompenser de m’être déplacé jusqu’à lui. Je pense sincèrement qu’il était affligé d’un accent bavarois à couper au couteau, mais il est surtout désespérant que personne ne se soit reproché de m’avoir imposé 9 ans d’étude de cette langue pour  un tel résultat.

Un rapide calcul si vous le voulez bien : à raison de deux heures d’allemand par semaine durant 9 années de scolarité, 36 semaines par an, cela nous fait un total de 648 heures pour qu’au bout du compte un élève soit incapable de répondre lorsqu’on lui demande son nom.

L’ancien formateur que je suis n’aurait pas attendu tout ce temps pour proposer avec bienveillance à son élève de passer à autre chose. Mais pour l’Education Nationale, ce n’est pas grave, les inspecteurs peuvent cocher la case « Maîtrise d’une langue étrangère » dans le sacro-saint socle commun des connaissances, l’honneur est sauf !

Et je terminerai par l’exemple le plus frappant, si vous le voulez bien.

Vous tous qui me lisez, vous êtes nombreux à apprécier ma plume. C’est très gentil de votre part mais je vais vous donner deux informations importantes quand même :

  • Tout d’abord, je ne fais qu’écrire normalement. Si vous lisez bien mes écrits, vous constaterez que rien n’est inhabituel dans mon vocabulaire, mon style est après tout assez convenu et mes idées ne sont pas révolutionnaires ; j’ai juste le simple mérite de dire des choses que beaucoup d’entre nous pensent en réalité depuis trop longtemps.
  • Ensuite, il faut quand même que vous sachiez que cette capacité que j’ai à écrire correctement, je ne l’ai pas acquise à l’école. Lorsqu’à 30 ans, alors que je cherchais un nouvel emploi, j’ai rencontré Delphine, c’est elle qui écrivait mes lettres de motivation car j’en étais alors incapable. Je ne tiens cette aptitude à écrire correctement que depuis une quinzaine d’années ; l’école a encore une fois été incompétente, en attestent mes notes de baccalauréat en français et philosophie.

Ceci me permet de démontrer aujourd’hui deux choses qui me semblent évidentes :

  • L’école ne produit (le mot me semble important) que des enfants spécialisés dans des connaissances dont il est permis de douter de leur utilité pour leur vie future. Et pendant qu’elle leur impose ces connaissances, elle les empêche de s’investir dans des domaines qui les tentent. Je connais personnellement des adultes qui se passionnent pour l’astronomie, le jardinage, l’ornithologie…. Tous ces adultes ont dû mettre en sommeil ces passions naissantes lorsqu’ils étaient à l’école et attendre que celle-ci leur rende leur liberté pour pouvoir enfin s’y investir.
  • Apprendre, c’est toute la vie que cela se fait, pas seulement de 3 à 18 ans. Mes connaissances actuelles, je les ai acquises de 0 à 47 ans, pas uniquement de 3 à 18. Et si je fais le point aujourd’hui sur mon intellect et mes faibles capacités manuelles, les seules connaissances qui me servent réellement sont celles que j’ai choisi d’acquérir, soit en m’y intéressant, soit parce que je voulais orienter ma vie dans une direction qui nécessitait que je maîtrise un certain nombre de choses.

Je reste intimement persuadé que la connaissance, intellectuelle et pratique, reste l’essence même de la vie humaine.

Il n’est pas question pour moi aujourd’hui de nier la richesse que nous pouvons proposer à nos enfants en leur donnant simplement accès à la connaissance, premier pas vers l’intelligence critique, le développement de soi, la construction de sa vie, la liberté. Mais un simple regard en arrière sur ma vie et sur celle de beaucoup de mes proches me semble démontrer que ce n’est pas l’école qui nous permet de construire tout cela.

Notre école est une école de la frustration ; une école où l’on apprend à l’enfant que ce vers quoi il tend doit être ce qu’on attend de lui ; une école où l’on apprend à l’enfant que son développement personnel n’a aucun poids devant les besoins de l’Etat ; une école où l’on apprend à l’enfant qu’il doit suivre le rythme du groupe, quitte à s’ennuyer ou, à l’inverse, ne plus comprendre ce qu’on lui dit.

Alors pour terminer, je voudrais répondre aujourd’hui à Marcel Gauchet : non, monsieur, je n’ai nullement oublié ce que je devais à l’école. Je n’ai nullement oublié que votre école de la République n’a su que me contraindre à me spécialiser à outrance dans un domaine que j’avais le tort de comprendre aisément. Votre école a brisé les espoirs artistiques d’un petit garçon parce que cela ne correspondait pas aux attentes de l’Etat. Si encore elle avait été capable de lui offrir autre chose qui lui permette de s’épanouir, cela aurait pu l’excuser, mais jamais elle n’a même souhaité s’en inquiéter.

Aujourd’hui, j’ai la chance d’avoir réussi à choisir néanmoins mon chemin, non grâce à l’école mais simplement grâce à un tempérament qui m’a permis d’affirmer haut et fort que je pouvais choisir ma voie, après seulement que l’école m’eut libéré des chaines qu’elle m’avait imposées durant 15 longues années.

Aujourd’hui, je sais que je dois à l’école des connaissances qui n’ont comme utilité que de me permettre des victoires régulières au Trivial Pursuit, de remplir sans trop de difficultés quelques grilles de mots croisés ou jouer avec mes amis au jeu ridicule, mais néanmoins amusant, des connaissances totalement inutiles (et j’avoue qu’avec mon cosinus de 30°, je remporte régulièrement un certain succès).

Pendant que votre école de la République continue ses ravages sur des enfants que notre ministre pense devoir arracher à leurs parents, deux enfants de 7 et 9 ans construisent leurs connaissances, en les choisissant, développent leur esprit critique, leur capacité à s’ouvrir au monde et aux autres, apprennent à maîtriser les outils d’aujourd’hui et à devenir suffisamment autonomes pour s’adapter à la société dans laquelle ils vivront, cette société future que ni vous ni moi ne sommes capables aujourd’hui d’imaginer.

Continuez à croire en cette école à laquelle vous semblez tout devoir, je continuerai de mon côté à croire en cette éducation bienveillante et responsable que l’école ne sera jamais capable de donner à mes enfants.

Eric, le papa des Herbes Folles

27 février 2014

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